« A ce point d’évidence, j’étais tenu de me rendre ou de m’abîmer. Mais qu’on se rassure : j’avais un collaborateur qui ne voulait pas me laisser perdre. Pour avoir suivi une marche intellectuelle, je serais bien insensé et mal converti, si je m’en attribuais le mérite. Comment Dieu acheva le dialogue avec moi qui pensais d’abord parler seul, c’est mon affaire. Elle avança peu à peu, par une foule de réflexions et de mouvements[95]. »

[95] « Une conversion intellectuelle » (Revue de la Jeunesse.)

Dumesnil n’aurait écrit aucun livre, sa vie mériterait d’être offerte en haut exemple à tous les Français qui savent penser. Mais son œuvre est debout, telle qu’une maison bien construite avec des pierres de choix et où chaque chose est à sa place.

Normand, il s’entendait à bâtir, et mieux que les Normands ; car, tandis que la maison normande, presque dépourvue d’ouvertures sur le dehors, paraît égoïste, inhospitalière, la sienne déployait les deux battants de ses portes à quiconque n’était pas indigne de s’y abriter.

Beaucoup y séjournèrent, apprirent, en considérant la fière solidité des charpentes et les délicatesses des sculptures, à vivre selon les conceptions de l’architecte. Ce serait assez, pour aimer Dumesnil, de savoir qu’il contribua de tout son labeur à refaire une France vigoureuse, croyante, ordonnée, amie du beau. L’influence d’un homme ne s’évalue pas au chiffre d’éditions qu’ont eu ses ouvrages. Parfois les livres qui ont le plus agi sur une génération sont ceux dont elle parle le moins. Mais, disait le Prophète, « comme la pluie descend du ciel et enivre la terre et la pénètre, et donne la semence à celui qui sème et le pain à celui qui mange ; ainsi ma parole, celle qui sortira de ma bouche, ne reviendra pas à moi vide, mais elle fera tout ce que j’ai voulu et prospérera dans les choses pour lesquelles je l’ai envoyée ».

On peut trouver inique, à l’égard de Georges Dumesnil, la disproportion entre l’importance de ses travaux et leur demi-obscurité. Sa mort même n’a décidé qu’un petit nombre de critiques[96] à s’occuper de lui. Cette ingratitude des temps est trop explicable. Un philosophe ne devient célèbre que si on annonce à son de trompe l’extraordinaire de ses doctrines. Dumesnil enseignait en province ; et il était trop digne, il n’aurait pas organisé autour de sa chaire un orchestre forain. La simple rectitude de ses vues, la sévérité de son exposition ne pouvait captiver qu’une élite ; le public inconsistant, celui qui s’est engoué de l’Évolution créatrice, ignora Dumesnil ou le négligea. Les autres philosophes, cela va de soi, se seraient bien gardés de propager son nom ; lorsqu’on tient les « têtes de pont » du succès, on n’accorde le droit de passage qu’à des médiocres. Quant aux catholiques, leurs enthousiasmes s’évadent trop souvent vers ce qui est à côté ou en dehors de l’orthodoxie. Il avait un moyen pourtant de s’imposer aux badauds : faire valoir sa conversion. Mais il estimait que la pudeur sied à un converti et méprisait les gens qui battent monnaie avec le récit de leurs incroyances. Il recevait sans déplaisir les témoignages d’estime spontanés et ne s’abaissait point à en quêter auprès des puissants.

[96] Entre autres, Julien de Narfon dans un généreux article du Figaro (8 août 1916).

Mais voici l’heure, pour nous, de le proclamer en toute certitude : Dumesnil a été le seul philosophe spiritualiste ayant continué après Maine de Biran et Ravaisson la forte tradition cartésienne. Il a été notre seul métaphysicien catholique, seul à construire une ontologie rationnelle adéquate à la foi ; et je ne sais rien de comparable au Miroir de l’Ordre[97], cette synthèse abrégée des rapports de Dieu avec l’univers que le mystique voit consommés dans le sacrement de l’Eucharistie :

[97] Le Miroir de l’Ordre parut d’abord, en 1902, à Aix-en-Provence, dans le Pays de France, la revue qu’avait fondée notre ami commun, Joachim Gasquet ; il fut ensuite réédité en plaquette dans la Bibliothèque de l’Amitié de France (Beauchesne, éd.).

« Le corps glorifié de Jésus-Christ dans l’Eucharistie réalise avec un infini pouvoir, sous les conditions prescrites par la Providence, l’ubiquité imitée laborieusement et à un degré toujours relatif par tout corps mobile ; dans l’Eucharistie sont souverainement conciliés l’activité d’un corps capable de se mouvoir avec un pouvoir infini et le repos de ce corps dans chaque lieu où il est. Le miracle y est le type et la raison de l’ordre naturel.