« Et l’Eucharistie, qui est une intussusception de Dieu par l’homme, est inversement et par l’interpénétration de la grâce une intussusception spirituelle de l’homme par Dieu. L’homme qui y concourt d’un plein abandon entre dans le courant même du souffle divin, du Saint-Esprit qui, par son aspiration, l’emporte sur la voie infinie de Dieu. »
Ses ouvrages purement spéculatifs, le Rôle des concepts, le Spiritualisme, les Conceptions philosophiques perdurables, la Sophistique contemporaine exigent du lecteur, s’il veut tout saisir, une certaine préparation. Au contraire, sa vaste étude sur l’idée de l’évolution appliquée à la littérature et surtout l’Amitié de France représentent la pensée concrète de l’essayiste, du moraliste et de l’artiste. L’Amitié de France, en ses neuf années de développement, a pu former une excellente image de ce que serait notre pays, libéré du désordre révolutionnaire, avec la variété de ses provinces, la vigueur de ses traditions restaurée, sa vie sociale, politique et ses arts groupés autour du vieux clocher roman, sous l’immuable devise des peuples qui veulent vivre : Diex aïe. Cette admirable revue, paraissant tous les trois mois, pouvait donner mieux que des articles ; chapitres philosophiques, essais d’histoire, poèmes, analyses critiques y alternaient selon un tranquille équilibre ; et l’on était sûr d’y trouver, comme dans les ateliers des anciens Maîtres, du travail solide et probe, le rythme d’une vérité bien assise et d’une beauté pleine ; car Dumesnil était un écrivain net, grave, possédant la science du verbe et la puissance de colorer l’abstraction ; sa prose, tout imbue qu’elle fût des classiques, possédait un accent ferme qui la rendait reconnaissable entre mille. Il est attristant de savoir que l’Amitié de France, impossible à soutenir sans celui dont la personnalité l’emplissait, nous quitte avec lui. C’est le lieu de redire un mot du grand Ancêtre qu’il glorifia souvent, de Barbey d’Aurevilly :
Dieu ne veut pas que ceux qu’il aime achèvent rien.
Je pense à vous, mon cher Dumesnil, en ce soir d’été, sur ce quai désert du port de Brest, où volontiers vous m’eussiez accompagné, vous que l’Océan grisait et qui rêviez autrefois d’être un marin. L’Occident retient encore le prisme du crépuscule. Devant moi, dans l’ampleur de la rade, les ombres des nuages sont en suspens sous les eaux pâles et mordorées. Les navires de guerre, presque sans feux, reposent comme des îlots morts ou des cathédrales de plomb. Pas un phare ne s’allume. Une barque rentre, sa voile brune pend le long du mât. Un paquebot s’éloigne vers le chenal de la passe ; l’inconnu du large, déjà comblé par les brumes, l’aspire doucement. Les arêtes des jetées, les môles des falaises, les pentes des collines, tout devient vague comme s’il n’y avait derrière que du vide et de l’infini… La mer descend, je la vois à peine ; elle ne fait aucun bruit ; mais son odeur s’évapore des grèves qu’a mouillées le flot ; et je sais qu’elle est là. La nuit s’est dépliée, comme un drap funèbre, sur nos têtes ; mon cœur est anxieux. Où êtes-vous, heureux ami ? Hors des ténèbres, hors du chaos, et à jamais. Vous tenez la plénitude de l’Être ; pour vous l’éternel Présent resplendit. Vous nous laissez dans le noir, au bord d’une ère effrayante et sublime dont nous ne connaissons que les douleurs. Nous allons pourtant, nous aussi, vers le terme de notre attente, comme dans une église, quand une foule va communier, ceux qui sont au bas de la nef avancent lentement vers la table sainte, mais ils avancent, jusqu’à ce que ce soit leur tour enfin.
HISTOIRE DE MON AMITIÉ POUR CAMILLE SAINT-SAËNS
Le 17 décembre 1921, les amis de Saint-Saëns apprenaient tristement que, la veille au soir, vers dix heures, cet homme prodigieux avait terminé sa longue carrière.
Je portai longtemps ce deuil en silence. Mais Saint-Saëns a tenu dans mon passé une place tellement haute et intime que ma mémoire se plaît à revenir aux temps heureux de notre amitié. Le livre où je fixai autour de son œuvre une synthèse des formes musicales[98] a rempli dix années de ma jeunesse. Ceux qui l’ont lu ou le liront le comprendront mieux quand ils sauront l’ensemble de ses origines et toutes les circonstances qui le suivirent. On me pardonnera si, en voulant exposer mes relations avec ce grand mort, je parais écrire un chapitre de ma vie.
[98] Les grandes formes de la Musique.
Il était venu à Lyon — ma ville natale — en 1876, pour diriger au Grand-Théâtre Étienne Marcel. Son passage laissa une forte impression, mais seulement dans les milieux très musicaux. Ses œuvres étaient alors jugées trop audacieuses, savantes à l’excès. Quelques années plus tard — j’avais treize ans — j’entendis un soir mon père et ma cousine Émilie Lucas jouer la Sonate pour violoncelle en ut mineur. Ce fut une secousse inoubliable.