Il faut dire que mon père, violoncelliste fougueux, au jeu mordant et contrasté, déchaînait en cette sonate ses propensions batailleuses ; et la pianiste lui donnait superbement la réplique, dramatisant les épisodes, sans énerver la sévérité de l’ensemble. Mon enthousiasme eut pourtant d’autres causes que la vigueur de l’exécution.

La Sonate exaltait mon sens inné du tragique. Depuis mon enfance, je vivais subconsciemment dans l’attente — non dans l’angoisse — de choses terribles. J’étais né deux ans avant 70 ; mon père, avec le pessimisme outrancier des monarchistes d’alors, prédisait à chaque instant que la guerre allait recommencer et que les Allemands, cette fois, « ne feraient de nous qu’une bouchée ». Je sentais la France vraiment amoindrie ; j’avais assisté à des expulsions de religieux qui m’indignèrent. Je gardais le pressentiment de catastrophes expiatrices ; il ne m’accablait point, me haussait au contraire vers l’inconnu des actes héroïques.

Dans les thèmes et l’élan de la Sonate, je percevais d’une façon obscure un état d’esprit correspondant. L’andante, par son calme de liturgie, me transportait sous les nefs de la proche cathédrale, de cette cathédrale Saint-Jean que je ne puis jamais revoir sans y reconnaître l’architecture et la couleur de ma vie secrète.

Enfin, je trouvais dans le dernier temps un sauvage essor nostalgique ; mes appétits d’indépendance et de bonheur sans limite se laissaient emporter sur ce torrent. Je regardais, en écoutant, une toile d’Isidore Flachéron qui représente la cour intérieure d’une mosquée d’Alger. J’y voyais des tombes, un minaret, des femmes en blanc, voilées, et un vieux dattier, courbé par sa haute taille, élancé contre le ciel céruléen, un ciel comme à Lyon je n’en avais jamais soupçonné.

Pouvais-je me douter qu’un jour j’habiterais à deux pas de cette mosquée, que cette petite cour deviendrait un lieu choisi pour mes heures de paresse méditative ?

Je ne présumais pas non plus que je connaîtrais, à Alger même, l’auteur de la Sonate.

Telle fut ma première rencontre avec lui ; elle décida une passion durable. J’étudiai la Sonate ; j’arrivai à l’exécuter assez bien ; mon père consentit à la jouer avec moi, en public, devant un nombreux auditoire. Je la reprenais tout seul, par cœur, pour le plaisir de m’en gorger, indéfiniment et sans lassitude.

Vers la même époque, j’eus l’occasion d’entendre le Déluge. Comme j’avais l’imagination emplie de scènes bibliques, j’entrai aisément dans l’esprit de l’austère oratorio. Je me souviens de l’impression hallucinante du prélude. L’image que j’ai précisée depuis, au sujet des dernières mesures en mineur : « Quelqu’un, à la nuit tombante, marche sur les eaux solitaires, attendant l’arche et l’homme nouveau », je la vis s’ébaucher ce jour-là, devant la transition suspensive et formidable des basses.

Je ressens encore aujourd’hui la fraîcheur idéalement simple de la phrase du contralto : « C’était un homme juste », et le calme du chant des cordes qui succède au tableau du cataclysme.

Quand se développa la fugue terminale : Croissez et multipliez, de l’escalier où je me tenais debout, dominant la salle au plafond noyé d’oriflammes et la foule qui me semblait immense, je crus voir, du fond des siècles, comme une seule armée, se déployer la file interminable, magnifique des générations…