[6] V. Maréchal, op. cit., p. 295.

Il se désolait de son aridité ; sa grande misère était de chercher en Dieu la jouissance de sentir. Si le bien-être spirituel se retirait, il jugeait tout perdu.

Ces alternatives d’exaltation et d’accablement avaient des causes mystiques ; elles tenaient aussi à son état maladif. Lamennais sera, jusqu’en son âge mûr, la proie d’une folle nervosité. Un besoin furieux de mouvement le précipitait hors de sa chambre. Il courait au hasard dans la campagne ; il ne s’arrêtait qu’épuisé, tombait au pied d’un arbre. A de certains moments, son rire saccadé faisait craindre une pointe d’hystérie ; ou des colères d’épileptique le secouaient. Il payait ses excès de travail par des prostrations désolantes. Au bout d’une crise de spasmes, il tombait en syncope. Chétif de taille, gringalet, gauche de tournure, il eût évoqué ces petits pommiers broussailleux que le vent d’Ouest, en Bretagne, tord et couche, sans les abattre, sur la face des guérets. Mais l’arbre doit sa force à son humilité ; les bourrasques le ploient ; ferme sur ses racines, il se redresse toujours. Chez Lamennais, le tumulte vient du dedans. Ses portraits confessent un déséquilibre natif : le visage est asymétrique, un peu comme celui d’Edgar Poë ; une ride se crispe entre les yeux ; d’autres pincent les joues ; les plis tourmentés des lèvres combinent la tendresse et l’ironie. Le regard se trahit inquiet, plus inquiétant encore ; il a quelque chose d’en-dessous, je ne veux pas dire de faux ; scrutateur, méfiant, visionnaire, chimérique, au lieu d’appréhender simplement les objets, il voit au delà ou à côté. Ce n’est pas le regard d’un homme que l’expérience pourra convaincre ; il raille ceux qui le contrediront ; il les défie ; il les enveloppe néanmoins d’une fine séduction. L’ensemble des traits atteste plus d’entêtement que de volonté ; sous l’onction ecclésiastique on discerne des appétits mal domptés qui se débattent entre eux dans une amère incertitude.

Sans être sûr de sa vocation, Lamennais se laissa conduire au sacerdoce ; il s’y résigna, comme à regret ; quand il célébra, aux Feuillantines, sa première Messe, les assistants remarquèrent « sa pâleur livide »… Il entendit très distinctement une voix qui lui disait : « Je t’appelle à porter ma croix, rien que ma croix, ne l’oublie pas[7]. »

[7] V. Maréchal, op. cit., p. 530.

Cette croix, il avait besoin, pour la porter, d’allégresse. Or, peu de mois après[8], il jetait à la fin d’une lettre ces confidences :

[8] 25 juin 1816.

« Je suis et ne puis qu’être désormais extraordinairement malheureux… Tout ce qui me reste à faire est, s’il se peut, de m’endormir au pied du poteau où l’on a rivé ma chaîne ; heureux si je puis obtenir qu’on ne vienne point, sous mille prétextes fatigants, troubler mon sommeil. »

La nostalgie d’un bonheur impossible ne cessera jamais de le tourmenter. Seulement, son intelligence acceptait, alors, des directions droites. En travaillant il trompait, anesthésiait ses anxiétés secrètes. Mais les plus beaux essors de sa pensée apologétique procéderont moins d’une vue exacte du vrai que d’une impulsion de sentiment. Pourquoi son frère l’engagea-t-il sans peine dans un système ultramontain ? La tyrannie de Napoléon indignait Félicité ; contre l’absolu des prétentions temporelles il se plut à dresser l’absolu du pouvoir spirituel. Dans sa théorie du consentement général, exigé comme un signe de vérité, nous retrouvons une des marottes de Rousseau, le système de la souveraineté collective : c’est le suffrage universel appliqué aux certitudes métaphysiques !

Alors même qu’il dogmatisait dans un sens orthodoxe, Lamennais ne savait point s’affranchir des idées libérales où il avait été nourri. Par suite, quand la chute de la Restauration s’annonça comme probable, il reprit sa pente naturelle, il s’abandonna au fil du courant : si les peuples s’élançaient vers la liberté, pouvaient-ils avoir tort ? Entre le christianisme et la démocratie l’alliance était nécessaire. Parce que le Christ apporte aux hommes la liberté de l’Esprit, il tendait à conclure qu’en politique toutes les libertés sont bonnes et saintes, qu’au bout des Révolutions doit surgir spontanément une ère de bonheur, une paix merveilleuse.