Au fond, il donnait, comme la plupart des illuminés modernes, dans la vieille rêverie millénariste : le Paradis terrestre serait devant nous, et non derrière. L’humanité n’a qu’à marcher où l’emportent ses impulsions ; elle ne peut errer en ses voies ; le Progrès est certain. Il oubliait que les rares intervalles de lumière et de paix, dans le chaos des siècles, furent le prix de luttes héroïques, et qu’il suffira de laisser le monde suivre ses instincts pour que tout retombe à une barbarie sans nom.

Libertaire, Lamennais détesta logiquement l’autorité. Elle est, par essence, une digue, une barrière immobile. Or, son illusion, c’était la fatalité du changement :

« Apporté ici par une vague, j’y reste jusqu’à ce qu’une autre vague me reprenne pour me jeter ailleurs. Ainsi me laissé-je aller en attendant le dernier flot qui me déposera sur le rivage éternel[9]. » Penchants instables de Celte nomade, réminiscences de lieux communs qu’avait semés dans l’air Chateaubriand et Lamartine ? Ce qui dure sans changer lui semblait un défi à la loi divine du mouvement ; ce qui commande, une contrainte inique et qu’on doit briser.

[9] Lettre à la baronne Cottu, du 26 mai 1833.

Cette aversion, il la limita d’abord au domaine temporel. Il voyait dans la monarchie le rempart des oppressions, une forme de pouvoir morne, branlante et caduque. Le spectacle de la Pologne martyrisée justifiait à ses yeux l’extermination des tyrans qu’il confondait avec les rois.

Mais lorsqu’il vit le Saint-Siège blâmer les évêques polonais d’avoir soulevé les fidèles contre la tyrannie tsariste, il fut tenté d’envelopper le Pape dans la même réprobation que les rois. Il généralisait en sentimental et en faux logicien. Son naïf simplisme posait, d’un côté, comme dans une parabole du jugement dernier, le passé cadavéreux, méprisable ou atroce, et, de l’autre, le jeune avenir, les peuples libérés, fraternels, justes et heureux. Chimère que lui emprunteront le Lamartine de la Chute d’un ange, le Victor Hugo des Misérables et de la Légende des Siècles.

Un séjour à Rome troubla profondément sa foi en la Papauté. La condamnation du journal l’Avenir, les menaces coalisées autour des œuvres de son frère parce qu’elles étaient aussi les siennes, ses déboires financiers, vraiment inouïs[10], l’espionnage qui l’enserra, toutes ces épreuves dont un Saint fût sorti plus fort et plus grand, achevèrent de l’aigrir contre les choses existantes ; il se réfugia plus âprement dans ses rêves humanitaires. De cet état d’esprit allaient naître les Paroles d’un Croyant, poème composite où les prophètes, l’Évangile, l’Apocalypse, Dante, Ballanche, Mickiewicz ont collaboré avec Rousseau.

[10] « Il s’était intéressé, dit M. Harispe (p. 14), à une librairie. Il y avait englouti 120.000 francs ; il avait répondu pour une somme égale auprès d’un banquier ami, M. Cor, qui lui fit signer, en surprise, un écrit par lequel il répondait de toutes les dettes de la librairie et même de celles de M. de Saint-Victor, qui l’y avait engagé. Il avait apuré, un peu plus tard, le passif intégral de la librairie, mais il avait oublié l’écrit de son engagement entre les mains de M. Cor. Le banquier Cor, à son tour, s’étant mis en liquidation, l’engagement tomba entre les mains de M. de la Bouillerie, qui lui en réclama d’urgence le remboursement, comme s’il n’avait rien payé du tout… M. de la Bouillerie poursuivit Lamennais et obtint, en première instance, sa condamnation avec contrainte par corps. Mais ses amis s’interposèrent, parmi lesquels Montalembert. » Lamennais se vit néanmoins forcé de payer à M. de la Bouillerie 62.000 francs qu’il ne devait pas.

Lamennais se trouvait alors en une disposition plutôt moderniste que nettement hérétique. Il avait écrit au Père Ventura :

« Votre foi dans le Saint-Siège et dans les éclatants privilèges de la Papauté est entière et inébranlable… La mienne, je le confesse, s’y refuse invinciblement[11]. »