[11] Lettre du 8 mai 1833.

Néanmoins, il restait et voulait rester prêtre.

Deux mois plus tard (le 15 juillet) il annonçait à Rohrbacher :

« J’irai certainement à la retraite (ecclésiastique). »

Et l’on doit admettre comme sincère son intention. Il ne cessera tout à fait de dire sa messe que devant l’évidence de sa foi perdue. Mais la foi n’est pas simplement l’adhésion de l’intellect à des principes surnaturels. C’est tout l’homme qui croit. L’effusion divine a pénétré sa substance ; elle ne s’en retire que par degrés, elle ne meurt qu’à la surface ; elle revit brusquement, surtout chez un prêtre saturé d’une onction sainte, établi médiateur entre Dieu et ses frères, et qui ne peut, sans déchirement, renoncer à d’inestimables privilèges.

Autour de Lamennais, Jean-Marie, des amis tels que Gerbet ou Montalembert s’efforçaient de le retenir dans l’axe de la discipline catholique. Son indécision naturelle le détournait d’une franche rupture. Il écrira un jour, en prison à Sainte-Pélagie :

« Comme mes pensées flottaient mollement dans le vague de l’âme assoupie ! »

Phrase élégiaque où il faut reconnaître autre chose que de la rhétorique. Sa complexion mentale serait assez bien figurée par la structure de ces gros crabes, appelés tourteaux, qu’on pêche sur les côtes bretonnes : leur carapace brune est dure comme du grès ; mais elle couvre une chair flasque, inconsistante. Il sentait ses incertitudes et ses contradictions ; il n’en faisait point, comme Renan, ses délices ; même il en souffrait. Cependant, il ne voulait pas voir jusqu’où elles l’entraîneraient.

On s’est indigné parce qu’étant déjà en esprit, hors de l’Église, il continua, plusieurs mois, à célébrer. Mais qui peut être juge des sentiments vrais d’un homme[12] ? Il croyait encore, puisqu’il se confessait à Jean-Marie. Se fût-il révolté, si les vexations atroces, les campagnes de presse, l’hypocrisie ou la fureur démesurée des attaques n’avaient exacerbé son amour-propre et froissé, en lui, le sens de la justice ? Il se laissa, peu à peu, glisser vers cette dangereuse conclusion : La vérité n’est pas avec mes ennemis, elle est avec moi.

[12] « L’homme qui, même de bonne foi, dit : « Je ne crois point », se trompe souvent. Il y a bien avant dans l’âme, jusqu’au fond, une racine de foi qui ne sèche point. » (Paroles d’un croyant, ch. XVI.)