En somme, il hésita longuement à rompre. Dans sa lettre au Pape (du 4 août 1833) il déclarait en termes non ambigus :
« Personne, grâce à Dieu, n’est plus soumis que moi, dans le fond du cœur et sans aucune réserve, à toutes les décisions émanées ou à émaner du Saint-Siège Apostolique sur la doctrine de la foi et des mœurs, ainsi qu’aux lois de discipline portées par son autorité souveraine. »
Sur la doctrine de la foi et des mœurs. Il sous-entendait par cette précision une réserve. Son autre lettre à Grégoire XVI (du 5 novembre) définit, d’ailleurs gauchement, avec une lourdeur abominable, la limite de sa soumission :
« Afin que, dans l’état actuel des esprits, particulièrement en France, des personnes passionnées et malveillantes ne puissent donner à la déclaration que je dépose aux pieds de Votre Sainteté de fausses interprétations qui, entre autres conséquences que je veux et dois prévenir, tendraient à rendre peut-être ma sincérité suspecte, ma conscience me fait un devoir de déclarer en même temps que, selon ma ferme persuasion, si, dans l’ordre religieux, le chrétien ne sait qu’écouter et obéir, il demeure, à l’égard de la puissance spirituelle, entièrement libre de ses opinions, de ses paroles et de ses actes, dans l’ordre purement temporel. »
Dégagé des pâteuses circonlocutions, ce texte visait simplement à distinguer : En matière de foi et de mœurs, j’obéis au Saint-Siège ; en politique je suis libre de ne pas obéir.
Le malheur de Lamennais fut d’établir son Credo politique et social au-dessus de sa foi religieuse.
L’avenir démocratique des peuples devenait, pour son illusion, un dogme cardinal, celui que le Christ impose comme souverain. Rien n’arrêterait « le magnifique développement » de l’humanité[13]. « Quelques dégoûtants tripoteurs n’empêcheront pas l’immense changement de se préparer et de se faire[14]. » L’état social contraire au christianisme doit être une bonne fois vaincu, ou le christianisme doit périr. « Car il n’est point de lutte éternelle entre deux principes qui s’excluent rigoureusement. Or, le christianisme ne saurait périr… Le combat a duré longtemps, et il n’est pas encore fini, et il ne finira même tout-à-fait, que lorsque la régénération de l’homme aura été pleinement accomplie[15]. »
[13] Lettre au baron de Vitrolles, 27 septembre 1833.
[14] Lettre à Montalembert, du 15 mars 1833.
[15] Lettre à la comtesse de Senfft, 8 juin 1834.