Assurément, Lamennais ne peut être confondu avec les humanitaires athées pour qui l’homme est à lui-même sa propre et unique fin. La « régénération des peuples » devait, dans son espérance, les rapprocher du Christ, les aider à vivre selon l’Évangile. Les libertés civiles seraient la condition des libertés spirituelles ; le Sermon sur la Montagne, au lieu d’être entendu seulement par les saints, retentirait enfin au cœur des multitudes. Si les chrétiens ne prenaient part au mouvement irrésistible de libération qui emportait l’humanité, il se ferait sans eux, contre eux. Il faudrait « se résigner à des révolutions sans fin », et les catholiques subiraient éternellement « la tyrannie des hommes sans Dieu et sans foi[16] ».
[16] Lettre à Montalembert, 19 novembre 1833.
Mais il posait le christianisme et la démocratie comme une équation tellement nécessaire que le second des deux termes équivalait au premier, que le premier en venait à tenir du second sa raison d’être, à n’être plus rien sans lui. Poussé vers l’alternative de renier l’Église et sa hiérarchie ou sa foi démocratique, il crut impossible de sacrifier celle-ci, parce qu’elle était « la vérité ».
Des agitations qui précédèrent et suivirent les Paroles d’un croyant, M. Pierre Harispe fait un récit chargé d’incidents, où le débat noué autour du petit livre, en France et à Rome, prend une grandeur terrible, puisque le sort d’une âme allait en dépendre.
Des intrigues politiques — c’est manifeste — pesèrent sur la décision. Une partie des cardinaux — le coin des théologiens — trouvaient excessive une condamnation en forme. Le Pape inclinait à juger comme eux. S’il céda aux politiciens, ce fut « pour la paix de l’Église », afin de ne pas troubler ses rapports avec les monarchies européennes. Mais, quand bien même des motifs peu surnaturels se mêlèrent aux raisons doctrinales, si nous relisons l’ouvrage à distance, en pesant les suites des principes qu’il insinuait, nous devons reconnaître que le jugement fut mérité.
L’erreur est un danger surtout alors qu’elle pénètre sous le couvert de hautes vérités, servie par l’enchantement des images.
Telle page, dans les Paroles d’un croyant — comme la parabole des nids : Deux hommes étaient voisins, reste admirable de candeur évangélique et de lumière sereine. Lamennais veut sur terre le règne de la justice et de l’amour : qui le contredira ? Il croit à l’efficacité divine de la prière. Il admet la propriété, même le pouvoir comme légitimes en fait.
« Chacun a le droit de conserver ce qu’il a… Alors, parmi eux, ils en choisirent un ou plusieurs qu’ils croyaient les plus justes… Le pouvoir qu’ils exerçaient était un pouvoir légitime, car c’était le pouvoir de Dieu qui veut que la justice règne, et le pouvoir du peuple qui les avait élus. »
La pauvreté « étant fille du péché », « il prévoit » qu’il y aura toujours des pauvres « parce que l’homme ne détruira jamais le péché en soi ».
Le tableau qu’il esquisse de la condition des prolétaires, à son époque (ch. VIII) serait trop véridique s’il n’oubliait que la Révolution, en leur ôtant le droit de s’associer, les avait mis à la merci des exploiteurs.