Il oppose superbement à la tyrannie de l’État neutre les droits de la famille :

« Pouvez-vous disposer de vos enfants comme vous l’entendez, confier à qui vous plaît le soin de les instruire et de former leurs mœurs ? Et, si vous ne le pouvez pas, comment, êtes-vous libres ?… Vous êtes incapables de discerner quelle éducation il est convenable de donner à vos enfants, et, par tendresse pour vos enfants, on les jettera dans des cloaques d’impiété et de mauvaises mœurs ; à moins que vous n’aimiez mieux qu’ils demeurent privés de toute instruction. »

Plusieurs épisodes détiennent un étrange prestige de terreur surnaturaliste et biblique. (Les sept ombres assises dans le brouillard sur la pierre humide. Le roi que les morts, ses victimes, enferment vivant dans un sépulcre fait avec les pierres des tombes.)

Dans la vision paradisiaque de la fin, et ailleurs, il se révèle un profond symboliste, disciple de Dante, de Saint Paul et de Platon :

« Ce que vos yeux voient, ce que touchent vos mains, ce ne sont que des ombres, et le son qui frappe vos oreilles n’est qu’un grossier écho de la voix intime et mystérieuse qui adore, qui prie et gémit au sein de la création. »

Toute une part d’aspirations justes pouvait donc défendre contre la censure romaine Les Paroles d’un croyant. Si Lamennais n’avait pas été un ecclésiastique, il est bien probable qu’on l’eût épargné.

Mais, osées par un prêtre, un ex-ultramontain, certaines insolences choquèrent en haut lieu comme inadmissibles : le portrait du Pape, du vieillard qui a les Sept Peurs autour de son lit[17] ; et, plus encore peut-être, l’apostrophe :

[17] Dans les premières éditions, il l’avait remplacé par des points et un blanc ; ce qui donnait à supposer des outrages beaucoup plus graves, impubliables.

« Écoutez-moi : il faut gagner les prêtres du Christ avec des biens, des honneurs et de la puissance. Et ils commanderont au peuple, de la part du Christ, de nous être soumis en tout, quoi que nous fassions, quoi que nous ordonnions. »

Ces imputations, que Victor Hugo et d’autres devaient tourner en blasphèmes, attirèrent contre Lamennais les animosités cléricales. Il fut très facile de donner corps au procès de tendances que ses ennemis voulaient pousser à fond. Son livre est, en effet, gonflé d’opinions subversives ; et je n’en dirais pas avec M. Harispe : « Il peut faire plus de bien que de mal. »