Enchaîné aux erreurs de Rousseau, Lamennais en a subi l’héritage ; son œuvre demeure, en partie, responsable des calamités où elles acheminent le genre humain. Erreurs de deux espèces : d’expérience et de doctrine.
« Tous les hommes naissent égaux. » Il répète obstinément cette sottise du maître ; comme si jamais deux hommes étaient nés égaux de corps, d’esprit, de volonté, d’aptitude à vivre. Même s’il voulait dire que tous naissent prédestinés à une même perfection : celle de posséder Dieu, son langage serait faux encore ; car l’inégalité reste la loi de l’éternelle assomption dans l’amour que nous appelons le Paradis. Seules sont égales entre elles les Trois Personnes Divines.
Sur l’origine du pouvoir, ignorant des faits comme tous les idéologues, il croit que l’élection du peuple a établi dans leur fonction ceux qui commandaient. Il connaît fort mal l’histoire de l’antiquité, celle du royaume de France, et, chose plus grave, celle de l’Église dont la hiérarchie semble inexistante devant ses yeux.
Pour lui les rois sont, fatalement, des usurpateurs, des oppresseurs, des suppôts de l’Enfer :
« Et après avoir écouté la parole du Serpent, ils se levèrent et dirent : « Nous sommes rois. »
Ces rois, les peuples doivent se dresser contre eux, les abattre, les exterminer. Lamennais reprend à son compte la thèse anarchique de La Boétie, l’ami de Montaigne, dans La servitude volontaire ou le Contre un[18].
[18] Il donna de cet opuscule déclamatoire, en 1835, une édition accompagnée d’une préface-pamphlet dirigée contre Louis-Philippe.
« Si les oppresseurs des nations étaient abandonnés à eux-mêmes, sans appui, sans secours étranger, que pourraient-ils contre elles ? »
Vous êtes le nombre ; le roi n’est qu’un homme ; et vous vous courbez devant lui ! L’écrasement d’un seul par les masses, tel est l’Évangile que propose au peuple l’abbé de Lamennais.
Dans une Europe faite de monarchies, il prêche la révolution universelle, donc l’émeute et la terreur[19], puis la guerre avec les pays qui résisteraient à l’idéal démocratique. Et ne faut-il pas que toutes les nations, de gré ou de force, arrivent à « ne faire plus qu’une nation » ?