[19] Lamennais, en 1834, n’allait pas encore au bout de ses conceptions jacobines. Plus tard, vers 1852 ou 53, il déclarait à un journaliste américain : « A mon avis, le programme de l’ancienne révolution est le seul bon : il faut en finir avec l’aristocratie ! Qu’attendre de ces gens-là ? Ce sont des voleurs et des assassins : on devrait les exécuter comme les autres criminels. Autrefois… je m’imaginais qu’on pouvait gagner à la justice et au progrès les classes dirigeantes ; aujourd’hui je suis persuadé que ce rêve est irréalisable. Elles sont radicalement, entièrement, cordialement opposées au peuple ; elles ne céderont jamais : il faut s’en débarrasser. » (Cité par Duine, La Mennais, p. 295.)

Le chant du jeune soldat (ch. XXXVI), sauf le premier verset : « je vais combattre pour Dieu et les autels de la patrie », pourrait aisément devenir l’hymne du soldat rouge :

« Je vais combattre pour renverser les barrières qui séparent les peuples et les empêchent de s’embrasser comme les fils d’un même père. »

Ces phrases et beaucoup d’autres devaient être, en leur influence, coupables du sang qui fut versé aux journées de juin 48.

Mêlées aux tendresses mystiques, les incitations à la haine étaient d’autant plus troublantes ; il y avait là un vertige de confusion, mortel au bon sens latin.

Cet esprit d’erreur brouille la théologie du livre, volontairement vague, comme honteuse d’elle-même. Il le reconnaissait, dans sa lettre du 29 avril 1834 à l’archevêque de Paris, à l’admirable Mgr de Quélen, qui poussa pour lui l’indulgence jusqu’aux extrêmes limites de la compassion :

« En parlant (au peuple) de Jésus-Christ, je m’abstiens soigneusement de prononcer un mot qui s’applique au christianisme déterminé par un enseignement dogmatique et positif. Le nom même d’Église ne sort pas de ma bouche une seule fois. »

Alors, à quoi bon une Église qu’on peut et doit sous-entendre ? Dans l’avenir de la démocratie, quelle place aura-t-elle ? Les médiateurs seront inutiles. L’Esprit-Saint viendra ; le règne de Satan va finir ; celui de Dieu commencera. « En ce temps-là, les petits enfants cueilleront des fleurs et les apporteront à leurs mères qui doucement leur souriront… Il n’y aura plus ni pauvres, ni riches… »

Peu importe à Lamennais de se contredire ; il oublie qu’ailleurs il a dit : « Il y aura toujours des pauvres. » Un reste de foi chrétienne cohabite comme il peut avec le délire d’un millénarisme idyllique.

Peut-on s’étonner qu’après avoir débattu le pour et le contre, Grégoire XVI ait conclu : Ce livre est mauvais, et qu’il l’ait désigné à la réprobation des fidèles par l’encyclique : Singulari nos…?