Même sans être condamné Lamennais n’aurait guère pu rester prêtre de la Sainte Église catholique romaine. Entre l’Église du Pape et la démocratie son choix était fait : il serait officiant dans le temple du dieu Peuple. L’Encyclique précipita simplement sa révolte. Le succès éphémère des Paroles d’un croyant l’enivra ; il se crut investi d’un rôle messianique, persécuté comme le Christ par les Pharisiens.

Il n’essaya point de fonder une secte ou une école ; ses doctrines lui appartenaient trop peu ; il n’avait point l’étoffe d’un grand hérésiarque ; vieilli, solitaire, impuissant, il ne garda de ses anciennes facultés qu’un don de raillerie âpre et cynique. Sa bouche prit le rictus de ceux qui n’ont plus d’espérance.

Et sa personne douloureuse évoque le profil grimaçant d’une ruine frappée par la foudre, de la ruine d’une chapelle désaffectée, rongée de lichen, sans clocher, sans portail et sans vitraux. Le vent d’automne, quand il s’y lamente, semble répéter à jamais deux voix : celle du moribond criant à sa nièce, qui le suppliait de recevoir un prêtre : « Non ! Non ! Non ! » et l’appel de son frère visitant la Chênaie ; « Féli ! où es-tu ? ».

UNE AUXILIATRICE DE LACORDAIRE : ANNA MOËS

L’histoire, celle qu’écrivent les historiens profanes, rappelle ces canevas où des petites filles brodent gauchement les premiers points d’une tapisserie. Ils marquent les lignes extérieures des faits palpables ; la merveilleuse trame des Causes fuit sous leurs doigts. Sans doute, des obscurités inaccessibles leur dérobent la plus vaste part du mystère humain ; nous ne saurons qu’au Jugement universel le tout de l’histoire. Mais on voudrait sentir chez les narrateurs d’événements connus une humilité tremblante vis-à-vis de cet Inconnu, l’adoration de l’invisible Main qui pousse, à travers l’imprévu des conjonctures, dans la gloire ou les catastrophes, les hommes, les groupes d’hommes et les peuples. La révélation des principes et des effets, leur concentrique intelligence, les Élus la voient, d’un coup d’œil, dans l’unité de la lumière, comme peinte sur la rose d’un vitrail. En attendant, voici un épisode, entre mille autres, qui nous laisse suivre, au fond d’un clair-obscur miraculeux, un fil ténu des divines concordances.

Tout le monde sait qu’au lendemain de la Révolution, jusqu’en 1840, l’Ordre dominicain subit une phase de lamentable délabrement : « En France, en Allemagne, en Belgique, en Irlande, plus un seul couvent régulier… Il y en avait bien quelques-uns à travers l’Italie, mais en quel état ! La vie religieuse y était éteinte… Ils ne gardaient même plus les observances essentielles. Seules, les provinces d’Espagne pouvaient prétendre à sauver l’héritage de saint Dominique ; encore s’étaient-elles soustraites à l’obédience du maître général. La révolution de 1835 allait d’ailleurs… saccager tous leurs couvents, à l’exception d’un seul[20]. »

[20] R. P. Bernadot, O. P. : « L’action surnaturelle dans la restauration dominicaine au XIXe siècle : La Mère Claire Moës ». Je m’appuie, pour cette étude (qui a paru dans La Vie spirituelle) sur cet excellent opuscule, et j’utilise la biographie d’Anna Moës adaptée de l’allemand, d’après l’ouvrage de l’abbé Barthel : La Mère Marie-Dominique-Claire de la Sainte-Croix (Couvent des Dominicaines, à Limpertsberg, Luxembourg, 1910).

Or, la restauration, on peut dire la résurrection de l’Ordre se fit avec une vigueur qui déconcerta les obstacles : le 9 avril 1839, Lacordaire recevait, à Rome, l’habit des novices ; soixante ans plus tard, les Frères Prêcheurs occupaient, dans l’univers, quatre cents couvents. Le grand point, pour Lacordaire et son coopérateur admirable, le P. Jandel, fut de rétablir les Dominicains dans la primitive observance, selon la règle du moyen âge. Les jeûnes, l’office de nuit, l’austérité conventuelle, la dure superposition d’une vie apostolique et d’une vie claustrale, ils ne se firent grâce de rien. Ce qui veut être chrétien ne peut l’être sans héroïsme. Ils le savaient ; mais, pour soutenir ce paradoxe d’énergie magnanime, ils eurent à ployer leur vouloir insoumis et, ensuite, à retremper chez leurs disciples une tradition d’ascétisme presque perdue.

Dans ce labeur, en apparence surhumain, l’Aide infaillible leur réserva une très humble auxiliatrice, d’autant plus puissante qu’elle était toute faiblesse, une pauvre fille lointaine, ignorant qu’ils existaient ; comme ils ont, jusqu’à la fin, ignoré son existence. Sa mission était de pâtir et de mériter à seule fin que pût renaître la famille dominicaine ; et, avec chaque étape insigne de ce relèvement coïncidait, au fond de ses souffrances ou de ses extases, quelque signe prodigieux.

Anna Moës, sœur Dominique-Claire de la Sainte-Croix, reste, maintenant encore, un nom à peine connu. Elle a été, cependant, une des plus extraordinaires mystiques du dernier siècle. Mais ce n’est point à cause de sa singularité que je voudrais, ici, la désigner à la vénération de ceux qui désirent le contact des saints. Rechercher, dans l’ordre religieux, l’étrange pour l’étrange, c’est une faiblesse de dilettante curieux, comme le fut Huysmans, même après sa conversion. En approchant d’une âme telle qu’Anna Moës, une tout autre pensée nous incline : nous sentons notre indignité accablante ; mais, par cette vie extatique, nous atteignons les mondes sublimes où la bienheureuse fut admise, presque de plain-pied, dès ici-bas. Nos yeux, trop imbus de ténèbres, s’épurent et se consolent dans les blancheurs qui ont touché son visage.