Seulement, pour voir à travers elle un peu de ce qu’elle vit, il faut se soumettre aux possibilités du mystère, répudier le vieil homme, les préjugés scientistes, la peur du surnaturel, et ne plus hocher une tête dédaigneuse ou méfiante quand résonnent les mots : miracle ou mystique. Je connais des croyants qui ont lu, dans leur enfance, les récits des Saintes Écritures ; ils admettent que, parfois, au long d’un passé proche de la légende, des anges aient apparu à des hommes exceptionnels, à Jacob, à Tobie, à Saint Joseph. Mais, si on ose leur raconter d’une petite fille de notre temps qu’elle eut, dès son baptême, la présence lucide de son ange gardien, qu’elle reçut par son entremise des intuitions transcendantes, leur premier mouvement sera un recul de scepticisme, non un sursaut de ferveur joyeuse. Cette personne, lorsqu’elle s’avoua, plus tard, comblée de privilèges exorbitants, ne fut-elle pas dupe d’une rétrospective autosuggestion ? Et puis, les mystiques, les femmes surtout, peut-on croire ce qu’elles ont cru sentir, entendre et contempler ?

« Mystique », dans des milieux où l’on prétend avoir la foi, équivaut à : exalté, morbide, follement crédule. La note de mysticisme est dangereuse pour ceux et celles qui en sont frappés. Il y a, c’est trop évident, une zone à maintenir entre le vrai et le faux mysticisme, entre les visions réelles et les imaginaires[21]. Le surnaturel a, d’ailleurs, pour se manifester, bien d’autres moyens que les visions. On n’en affecte pas moins de confondre avec les visionnaires les mystiques ; et on qualifierait sans peine d’halluciné quiconque rencontre Dieu familièrement dans l’intimité du cœur ou dans des signes tangibles.

[21] Les théologiens l’ont nettement définie (ainsi, le cardinal Bona, dans son traité De discretione spirituum). En fait, l’Église n’impose à notre créance aucune révélation privée. Mais, quand un homme ou une femme ont vécu une vie de sainteté authentique et éminente, il n’est pas admissible que leurs visions aient été constamment illusoires, ou mal interprétées par eux. Ne l’oublions pas, au reste : dans la langue exacte de la théologie, une âme mystique, c’est une âme élevée à l’état d’union intérieure, sans qu’elle ait nécessairement des révélations.

Et pourtant, devraient se dire ces croyants incrédules, s’il existe des Anges, des Saints, une Vierge Marie, un Christ ressuscité, et, au centre d’une gloire sans limites, Trois Personnes éternellement agissantes, les suppose-t-on claquemurés en leur Paradis, absents des choses qui se passent dans le royaume de l’Homme, image de Celui qui est ? La Lumière veut illuminer, la gloire se dilate, l’Amour se donne ; et comment des vestiges n’attesteraient-ils pas ces visites de la Béatitude à notre misère, de la Justice à notre iniquité ? Ce n’est point la faute de la Splendeur cachée si notre condition pécheresse lui résiste, si les Puissances d’en bas nous tirent à elles de tout leur poids. Chaque homme vient en ce monde avec la clarté du Verbe ; et certaines créatures, élues selon des fins nécessaires, sont envahies, en naissant, par de célestes prédilections ; l’intégrité des dons est restituée, en leur âme, autant qu’elle peut l’être, au genre humain ; elles ressuscitent une part du premier Paradis, de cet état où l’Image de Dieu parlait à Dieu, comme un fils parle à son père, étant constituée « peu au-dessous des Anges », dit le Psalmiste dans ce Psaume VIII qui articule, sur les privilèges des Saints, d’ingénues et magnifiques vérités : « De la bouche des petits enfants qui tètent tu as tiré la louange, parfaite, et cela, à cause de tes ennemis… »

Les Saints ne sont pas des anormaux. L’anormal, c’est l’homme enfoncé dans l’illusion des appétits, caricature bestialisée de la race divine qu’eux seuls rétablissent près de l’originelle perfection ; et leurs souffrances, en partie volontaires, ne sont qu’une conformité aux douleurs glorieuses d’une Rédemption qui, par eux, développe sa plénitude.

Si on met en doute le miracle de cette renaissance paradisiaque, on ne peut rien comprendre à une vie tissue de prodiges, comme celle d’Anna Moës.


Elle était née en 1832, à Bous, village riverain de la Moselle, dans ce catholique Duché de Luxembourg dont les Dominicains, puis les Jésuites, avaient fait un bastion contre l’hérésie. Son père était un instituteur, sa mère, une femme de piété simple, semblable à d’autres du pays. Vingt-quatre heures après sa naissance, Anna fut baptisée ; mais ce baptême s’accompagna de circonstances intérieures que sa mémoire transcrivit extraordinairement :

« Éclairée, dit-elle, par une lumière surnaturelle, j’acquis aussitôt le plein usage de ma raison. Cette lumière, qui formait trois rayons quoique n’étant qu’une lumière, fit connaître clairement à mon âme le Dieu un et trine, Créateur, Rédempteur et Sanctificateur, mon attitude en face de lui en tant que créature et les dons qu’il me faisait par le Saint Baptême. En même temps, Dieu me fit connaître la vocation de ma vie entière : ma mission au sujet de l’Ordre de Saint Dominique et de la fondation d’un couvent de religieuses contemplatives selon l’esprit du Saint Patriarche. Le Seigneur m’annonçait qu’il me demanderait des prières et des souffrances continuelles en vue de ce but et me laisserait en proie aux persécutions des hommes et des esprits infernaux. Saint Dominique et Sainte Catherine de Sienne, accompagnés d’une foule de Bienheureux de l’Ordre, assistaient à la cérémonie[22]. »

[22] Extrait des comptes rendus de conscience écrits par Sœur Claire selon la volonté de son directeur, et classés par ordre chronologique.