Dans le récit d’un fait humainement invraisemblable Anna ne laisse vibrer aucune emphase ; son humilité ni ne s’étonne, ni ne s’embarrasse. Elle relate ce qui advint, comme la Moselle, entre ses rives, répète, sous son miroir tranquille, les vignes de ses coteaux. En dépit des commotions qui la heurtèrent au dedans et au dehors, jamais elle ne semble s’être départie de ce calme robuste et d’une simplicité presque impersonnelle. Il ne faudrait pas chercher en ses paroles les violences fulgurantes d’une Angèle de Foligno, les hauteurs d’une Sainte Thérèse. Sa précocité surnaturelle n’admet qu’une explication, l’influx d’une force sanctificatrice qui dénouait dans l’enfant nouveau-né les facultés supérieures d’une intelligence hâtive.

A six semaines, se souvenait-elle, déjà elle pouvait répondre à son Ange gardien, si elle ne parlait pas encore aux hommes. Dès l’Avent de 1832, selon l’impulsion de l’Ange, elle faisait pénitence, trois jours par semaine, refusant le sein et se privant de sommeil le mercredi, le vendredi et le samedi. On lui disait qu’elle était mignonne ; elle ouvrit la bouche pour articuler : « Admirez Jésus, seule et vraie Beauté. » Elle l’adjura de la rendre laide, et un mal, dont elle fut longtemps défigurée, lui tomba sur les yeux. Mais la compagnie des Anges la consolait de ses souffrances : elle voyait souvent un Ange sous l’apparence d’un enfant de cinq ans, « à l’air doux et triste, la tête un peu inclinée, les mains croisées sur sa poitrine. » Il l’appelait sa petite sœur, la prenait par la main, l’emmenait dans des prairies où jouaient avec elle d’autres Esprits bienheureux, et dans une mystérieuse école, pour apprendre à lire sur une ardoise d’or.

Son obéissance aux Anges, loin de la réduire à une béatifique domesticité, augmentait sa conscience d’être libre :

« Dieu, écrivait-elle, me laissait libre d’être bonne ou mauvaise. Il permettait souvent que je fusse assaillie de tentations de toutes sortes ; à côté de cela venaient les inspirations intérieures et les secours des anges pour m’encourager à aimer le bien et à fuir le mal ; mais toujours je sentais ce pouvoir de choisir entre les deux voies. »

A quatre ans, elle demanda que ses souffrances fussent aggravées, et son corps se couvrit de pustules, d’abcès, devint un objet de répulsion. Sa mère, comme honteuse d’elle, l’abandonnait souvent, dans un coin sombre de la maison, à la tendresse de l’ange qui la visitait.

Il lui apprit, à cinq ans, l’usage de l’oraison mentale. Seulement elle eut une peine extrême « à se mettre dans l’intelligence la notion d’un pur esprit ». Quand elle sut que le Christ avait porté une couronne d’épines, elle voulut s’en tresser une, alla dans l’église la montrer au Seigneur en croix pour qu’il vît « si elle était bien ». Et, la nuit, elle se l’enfonçait autour des tempes. Trois heures de sommeil lui suffisaient : « Ce sommeil si court, disait-elle, rafraîchissait mon esprit et mon corps d’une façon merveilleuse, comme si j’avais reposé une nuit entière. »

A six ans, elle prononça le vœu de virginité perpétuelle, de même que Sainte Rose de Lima l’avait fait en sa cinquième année, et Sainte Catherine de Sienne, à sept ans.

Vers la fin d’octobre 1840, ses maux d’yeux s’étant atténués, son père la prit dans son école ; elle savait déjà tant de choses, on ne comprenait pas comment, qu’il la chargea d’instruire et de garder une partie de ses petites compagnes. Un des signes propres de sa mission devait être d’unir incessamment une vie d’action extérieure à une vie extatique. Par là, elle configurait dans son idéal l’Ordre dominicain dont « aucun mortel, jusqu’alors, ne lui avait parlé ». C’était pourtant aux fins de son avenir qu’elle jeûnait, veillait, se flagellait. Et, justement, durant ces années-là, après de terribles conflits intimes où « son âme tombait sous lui, comme un cavalier sous son cheval », Lacordaire décida cette chose inouïe : refaire au XIXe siècle ce qu’avait créé, au XIIIe, Saint Dominique. L’impiété des temps allait fléchir devant sa fougue de conquête, l’Église servit ses desseins. Pour sa victoire, qui défia toutes les prévisions, un élément de force incalculable fut la pénitence d’Anna, spécialisée à cet effet, toute la somme des austérités qu’elle insérait dans les douleurs omnipotentes de la Passion.

Elle cessa bientôt d’aider son père à l’école ; mais elle s’occupait du ménage ou travaillait aux champs depuis l’aube jusqu’au soir et n’en continuait pas moins des jeûnes rigoureux : les jours où la voix intérieure lui interdisait de se nourrir, si elle désobéissait, des souffrances pires que celles de la faim la corrigeaient. « Je veux que tu sois forte uniquement par ma grâce », commandait la voix.

Un tel régime n’ôtait rien à sa vigueur paisible. Le P. Engler, jésuite, son cousin, qui l’avait longtemps fréquentée, attestait de son caractère : « Anna est une vraie virago, portant une âme virile dans un corps de femme, bien plus personne de tête que de sentiment. Elle est d’humeur tranquille, égale, plutôt joyeuse. »