Elle s’évertuait à cacher ses extases, et une jeune fille dont elle fit ensuite la première associée de sa vie religieuse, Anna Engels, la représente à l’église, « très simplement, presque pauvrement vêtue, debout près d’un confessionnal comme si elle eût craint de prendre la place d’une autre personne dans un banc ou sur une chaise… Jamais elle ne me révéla rien de son intérieur qui pût donner une haute opinion d’elle. »
Cependant, elle demeurait avertie des répercussions immenses qu’obtenait sa vie obscure. Le jour de la fête du Sacré-Cœur, en 1849, elle sut qu’un événement considérable, avec son aide, se préparait pour l’Ordre dominicain ; et, le jour de Noël 1850, il lui fut révélé que cet événement était accompli, mais elle en ignora les conjonctures. Or, le pape Pie IX, « passant par-dessus les pouvoirs du Chapitre général », venait de nommer, le 1er octobre 1850, vicaire général de l’Ordre, le Père Jandel, prieur du couvent de Nancy. Lacordaire déclara cette nomination « miraculeuse », personne ne s’y attendait ; on peut dire qu’elle allait être le salut de l’Ordre revivifié. Les hommes prédestinés sont irremplaçables. Il fallait un Supérieur comme le Père Jandel, un saint et un prudent, un homme d’un zèle tenace, positif à la manière des grands mystiques, pour imposer partout la règle primitive, la faire durer, ranimer, avec l’esprit de renoncement, la volonté d’expansion, l’ardeur de savoir, la confiance de l’amour triomphant.
Quelles allégresses spirituelles concentre une pareille œuvre, et aussi quelles contradictions des puissances mauvaises, quelle résistance des orgueils, des sensualités, des paresses elle dut abattre, nous en suivons l’image réflexe dans les illuminations et les souffrances d’Anna Moës.
Le 20 janvier de cette année 1850, étant à la Messe, au moment de la communion, elle vit Jésus, en présence de la Vierge Immaculée, de Saint Dominique et de Sainte Catherine de Sienne, s’approcher d’elle, et lui passer au doigt l’anneau des épousailles éternelles. Cet anneau était d’or, avec des gemmes translucides où elle apercevait, perceptible à ses yeux surnaturalisés, le visage vrai de son âme.
Le même jour, elle reçut de Dieu un ordre écrasant, celui de fonder à Luxembourg un couvent de Dominicaines où seraient en pratique toutes les disciplines de la vieille observance :
« Les Sœurs imiteront fidèlement la vie cachée du Sauveur à Nazareth. Elles pourvoiront autant que possible à leur subsistance par le travail manuel. Leur monastère et leur façon de vivre seront très simples, leur vêtement pauvre et d’étoffe commune. Elles garderont les jeûnes et l’abstinence perpétuelle prescrite dans le grand Ordre. L’Office divin se fera aussi solennellement que possible ; les Matines auront lieu à minuit. La clôture et le silence seront strictement observés… Les sœurs s’exerceront, chacune selon sa mesure, à un complet renoncement, et regarderont comme perdue la journée où elles n’y auraient pas fait de progrès… Elles s’offriront chaque jour à Dieu en réparation de l’impiété des hommes, particulièrement des persécuteurs de l’Église, et pour obtenir à l’épouse du Christ la force et la victoire dans ses combats. »
L’exigence divine la consterna ; elle se jugeait indigne, incapable : fonder une maison d’un Ordre qui n’existait plus dans le pays, elle, fille de la campagne, dénuée de science, de prestige et d’argent ! Elle ne put, d’ailleurs, obéir aussitôt. Son frère, l’abbé Michel Moës, fut nommé vicaire à Septfontaines, près de Luxembourg, et il eut besoin d’elle pour tenir son ménage, d’autant qu’il logeait aussi deux de ses frères plus jeunes. Anna se fit joyeusement sa servante. Il la traitait d’une façon dure, ne lui laissait, dans la journée, pas un moment de répit. Elle couchait en un réduit au-dessus de l’étable ; son plus jeune frère, dont la chambre était voisine, l’entendait, durant les oraisons de ses veilles, se cingler le corps jusqu’au sang. Elle lavait, avant l’aube, le plancher, pour qu’on n’y surprît aucun vestige de ses flagellations.
Deux ans plus tard, l’abbé Moës mourut d’une maladie soudaine ; Anna eut la vision de son Purgatoire, et, afin de l’abréger, en assuma une part effrayante. L’expérience de ces tourments lui permit de consigner une admonition salutaire et profonde :
« Les souffrances d’une personne dont l’âme est unie au corps ne peuvent en aucune façon équivaloir aux souffrances des âmes séparées. Ici-bas, une seule douleur très forte affecte tellement le corps entier, qu’au cas où une douleur plus faible vient s’y ajouter, elle est en quelque sorte absorbée. Mais, dans ces souffrances de l’autre monde, on sent tout à la fois avec une telle intensité qu’on semble être, en quelque sorte, multiplié pour être plus accessible à la douleur. »
Elle n’eut pas simplement à endurer les tortures qu’appelait sur elle son libre vouloir compatissant. Sauf le Curé d’Ars, il n’y a pas eu, peut-être, au siècle dernier, une créature harcelée par les démons, comme Anna Moës le fut presque jusqu’à sa mort.