Cette persécution lui avait été prédite, en 1859, le jour de la fête du Sacré-Cœur, dans un transport où elle contempla Jésus sous sa couronne d’épines, et le cœur lacéré de plaies. L’épreuve commença par des tentations bizarres, qui allèrent en s’exaspérant, à mesure qu’Anna s’enhardissait contre elles et les méprisait. La ceinture de fer qu’elle portait autour des reins disparaissait sans qu’elle pût s’expliquer comment. Tantôt des images obscènes la hantaient, tantôt des bêtes hideuses fourmillaient à travers sa chambre. Si elle voulait proférer le nom de Jésus, des doigts lui serraient la gorge, l’étranglaient. Quand elle prenait le chemin de l’église, il lui semblait qu’une nappe d’eau submergeait la campagne et qu’en avançant elle se noierait. Les exorcismes rompaient pour quelques journées ces obsessions. Mais, alors, elle était atterrée d’elle-même, sollicitée au suicide. Elle voyait sur la table une corde, un couteau, du poison. Une fois même elle avala un réel poison, mais le rejeta aussitôt.
Pourtant, dans les intervalles de ces supplices, des joies extatiques la comblaient ; elle recevait en son âme toutes les gloires du Christ souffrant, les agonies de sa Passion transfigurées, et sur les suavités ineffables de cette agonie rédemptrice une de ses confidences ouvre un abîme de lumière :
« L’état dans lequel on se sent fait penser à celui de nos premiers parents en l’état d’innocence : les trois puissances, la mémoire, l’intelligence et la volonté, ne sont plus sous l’influence des suites du péché originel, et peuvent s’adonner sans entraves à leur activité supérieure. »
La compassion qui la transperçait en présence de l’Amour déchiré lui mérita de porter même sur sa chair les signes du crucifiement. Après une extase où elle avait senti le Sauveur ôter de son propre front la couronne d’épines pour lui en ceindre la tête, elle vit « avec effroi » que du sang avait coulé de son front jusqu’à ses vêtements. Le 30 mars 1860, comme elle fut portée, en esprit « sous la Croix », un rayon, aigu comme une lance, partit du Cœur crucifié, transverbéra le sien, en fit couler du sang et de l’eau. Lorsqu’elle reprit ses sens, elle avait « une fièvre dévorante » et « le sang avait percé jusqu’à sa robe ».
« Le 6 avril, le Vendredi Saint, explique-t-elle, ayant suivi le Sauveur jusqu’au Calvaire dans une grande et ardente compassion, au moment où le doux Agneau fut attaché à la croix, une vertu mystérieuse sortit de lui pour dilater les puissances de mon âme et de mon corps. Une vive lumière me jeta par terre, m’étendit sur une croix mystique, et aussitôt des rayons lumineux, sortant des plaies du Sauveur comme des clous énormes, vinrent percer mes mains et mes pieds. La douleur fut telle que jamais je n’en avais éprouvé de pareilles dans mes extases. Le sang coula abondamment. Revenue à moi, j’eus beaucoup de chagrin de constater les plaies visibles sur mes mains. Je n’en parlai à personne et dissimulai mon état aux yeux de tous. »
Bien d’autres mystiques, et surtout des femmes, ont eu ce poignant privilège de la Compassion empreinte par des stigmates. Mais, chez Anna, ces phénomènes coïncidèrent avec une autre révélation : le lendemain, jour de Pâques, l’ordre lui fut réitéré de fonder un couvent dominicain et le Christ lui désignait même la maison où elle devait, avec Anna Engels, se retirer.
Elle consulta des religieux ; son projet paraissait extravagant, ils y mirent obstacle. L’un voulait faire entrer Anna Moës chez les Franciscaines garde-malades, un autre dans un Carmel. Elle vainquit la résistance de son directeur, le P. Romi, en lui signalant un épisode de sa vie intérieure qu’elle ne pouvait, jugea-t-il, connaître d’une connaissance naturelle[23].
[23] Il avait éprouvé, dans son couvent, un petit froissement d’amour-propre. Elle lui dit : « Tel jour, à telle heure, vous avez eu cette pensée. »
Il obtint de deux vieilles filles, pour les servantes de Dieu, un gîte aussi pauvre que « l’étable de Bethléem ».
C’était une petite ferme délabrée, proche de Luxembourg, au Limpertsberg, « si triste et malpropre, raconte Anna, qu’elle nous fit l’effet d’un repaire de brigands. Au moyen d’une échelle on arrivait à un grenier dont le plancher était tellement troué qu’on risquait, à chaque pas, de tomber dans la pièce du rez-de-chaussée. Le toit était si mauvais que la pluie et la neige y entraient librement… »