Un jardin attenait à cette masure ; mais comment, pour le cultiver, acheter les semences ? Anna Moës et Anna Engels eurent l’idée d’aller dans les immondices ramasser des chiffons et de les vendre. Elles firent transporter quelques meubles, hérités de l’abbé Moës, dans le logis qu’elles n’eussent pas échangé contre un palais, et, le 22 mars 1861, elles y passèrent la première nuit. Une tempête affreuse faillit renverser le toit. Anna Moës, priant jusqu’au matin, s’en aperçut à peine, et Anna Engels dormit dans une paix délicieuse.

Dès le lendemain, elles suivirent la règle conventuelle que leur avait tracée le P. Romi. Mlle Moës avait pris le nom de Sœur Claire, et Mlle Engels, celui de Sœur Josepha. Elles se levaient à minuit pour les Matines, se recouchaient un court moment, puis se rendaient à la Messe, fort loin, en pleine nuit noire, dans la chapelle des Rédemptoristes. Par les temps mauvais elles arrivaient trempées, restaient des heures à l’église. Au retour, des travaux manuels coupaient les offices. A midi, elles mangeaient, agenouillées devant un maigre feu, des pommes de terre cuites à l’eau. Parfois elles n’avaient ni pommes de terre ni pain, et travaillaient jusqu’au soir sans autre nourriture que l’Hostie.

Bientôt, quelques pieuses femmes se joignirent à elles. Le noyau d’une communauté régulière se constitua. Les Rédemptoristes confièrent aux Sœurs le soin du linge de la sacristie. Leur dénûment s’atténua, mais les souffrances extatiques ou démoniaques de Sœur Claire persistaient ; dans la vie commune, elle ne pouvait plus les cacher.

La première fois que Sœur Josepha fut témoin d’une extase de la Passion — c’était un Vendredi de Carême, en 1861, — elles disaient ensemble les petites Heures de l’office de la Sainte Vierge. Tout d’un coup, entendant Sœur Claire s’arrêter, Sœur Josepha lève les yeux, aperçoit du sang qui tachait le bonnet de sa compagne et coulait en grosses gouttes sur son front. Sœur Claire, chancelante, se retire dans sa cellule, et Sœur Josepha l’y trouve « étendue sur son lit, les mains jointes, le bouche entr’ouverte et comme desséchée, les yeux et les tempes enfoncés, pâle et raide comme une morte. » A onze heures du matin, elle sortit de cette extase, mais faible, hors d’état de se soutenir, brûlée d’une soif horrible. Ses cheveux étaient imbibés de sang, les plaies des mains et des pieds étaient énormes, celles des pieds plus grandes que celles des mains.

Une autre Sœur, plus tard, a décrit, en des termes minutieux, les stigmates des mains :

« Ils étaient ronds, un peu allongés du côté des doigts, rouges et remplis de sang caillé, d’environ un à deux centimètres de diamètre. On voyait dans le milieu de la main un tout petit creux, et, du côté opposé, une petite proéminence, comme si un clou avait été enfoncé du dedans au dehors. »

Le plus étrange peut-être en ces ravissements, c’était de les voir interrompus soudain ; elle reprenait une façon de vivre normale, parlait, répondait comme si rien ne se fût passé, puis retombait subitement dans sa vision, défigurée, les yeux fixes, se tordant les mains, râlante, agonisante, parfois les bras étendus et soutenue dans le vide. Elle eut des extases purement joyeuses, celle entre autres d’un matin de Pâques où, vers trois heures, elle se leva, courut sonner à toute volée la petite cloche du Couvent ; elle criait : « Jésus est ressuscité, alleluia ! » et ne sortit de son transport qu’en reconnaissant, autour d’elle, le cercle des Sœurs effarées. Le plus souvent, ses élévations étaient crucifiantes. Elle ne retenait point, comme Catherine Emmerich, pour les transcrire en tableaux, les circonstances de la Passion. Elle entrait, avec Angèle de Foligno, dans l’intime des blessures de l’Homme-Dieu, les prenait en son être autant et plus que son humanité le tolérait.

« Car, avoue-t-elle, il m’est impossible de décrire ce que je souffre, et je serais incapable de l’endurer, si Dieu ne me mettait dans l’état surnaturel de l’extase. Le Sauveur m’unit en quelque sorte à sa nature divine, dans la mesure où Il veut que je prenne part à ses souffrances… Les douleurs physiques sont si fortes que je ne puis les comparer à aucune souffrance naturelle. Ces plaies produisent une sensation très particulièrement aiguë, mais qui n’excite dans l’âme aucun désir d’en être délivrée ou seulement soulagée… Il est nécessaire pour cela que le corps soit entraîné par l’âme dans un état supérieur et surnaturel qui le recrée et le transforme en quelque sorte… L’âme, de son côté, voyant la docilité et l’amour avec lesquels le corps assume ces dures souffrances, se trouve encouragée à le soutenir, et d’autant plus qu’elle constate que le corps ne lui fait plus d’obstacle pour sa vie supérieure et surnaturelle. »

D’autre part, les Esprits malfaisants se relayaient à la tourmenter. Ils la frappaient, la traînaient à travers sa cellule, essayaient de l’étouffer sous la paillasse de son lit. Une des sœurs l’en retira, un matin, à demi morte. Pendant ses jeûnes, une faim atroce la rongeait ; il lui semblait « qu’un troupeau de moutons n’aurait pas suffi à la rassasier ». Et cette faim n’avait rien d’une faim « naturelle qui, soufferte pour Dieu et son Église, accroissait, au contraire, en elle, la charité et l’amour de la pénitence ». Dans l’église, elle voyait une cohorte de démons, tendant des glaives de flamme, faire la haie depuis la porte jusqu’à la table de la communion. Des violences même physiques assaillaient sa chasteté. Excédée, proche du désespoir, croyant sa damnation certaine, elle n’apercevait qu’une délivrance : fuir n’importe où.

Un jour, elle s’enfuit réellement, courut à la gare et prit un billet pour Trèves. A peine arrivée en cette ville, après avoir pu communier dans la cathédrale, elle sentit qu’une force surhumaine l’enlevait à travers l’espace. Elle fut transportée, en France et en Allemagne, au milieu d’assemblées lucifériennes et contrainte d’assister à des abominations. Les démons la martyrisèrent, la jetèrent, mourante d’horreur et de faim, parmi les arbres d’une forêt sans route. Là, elle perçut dans l’air un bruissement et une clarté qui croissait. La Vierge Marie, avec des Anges, descendait la délivrer. Elle lui fit boire un breuvage qui la ranima, et l’emmena « en planant au-dessus des villes, des villages, des fleuves et des bois, jusqu’à un petit bourg situé sur une montagne… Les portes de l’église s’ouvrirent d’elles-mêmes, et je fus déposée dans une chapelle à gauche où se trouvait une belle statue de la Mère des Douleurs. » En sortant, elle apprit, à l’auberge voisine, que cette chapelle était un lieu de pèlerinage, dédié à Saint Eberhard, dans le diocèse de Trèves, et elle regagna son couvent où ses compagnes se désespéraient.