A ces tentations exorbitantes s’adjoignait, pour elle, la tristesse de l’impiété d’un siècle qu’elle voyait très misérable. Cet événement eut lieu du 6 au 8 décembre 1877. Trois ans auparavant, elle avait eu la vision du Christ justicier proférant d’une voix semblable au tonnerre : « O monde, monde aveuglé, pourquoi me persécutes-tu ? Que t’ai-je donc fait ? » Mais la Mère de Dieu adjurait son Fils d’avoir encore pitié ; elle Lui présentait Sœur Claire comme expiatrice ; et le poids des péchés du monde tomba sur la victime, avec une angoisse et des remords indicibles.

Auprès de tribulations pareilles comptaient peu les opprobres venus des hommes ; on se doute qu’ils ne lui furent pas épargnés. Elle avait fait demander, en 1863, à l’évêque de Luxembourg, son approbation pour la petite communauté ; prévenu contre elle, il refusa net, et même voulait exiger la dispersion des sœurs ; elles obtinrent cependant de rester ensemble pour cultiver la ferme, mais sans oratoire, sans habit religieux, sans pouvoir admettre aucune des vingt postulantes qui voulaient s’associer à elles.

La soumission de Sœur Claire fut totale et admirable : « Mon âme, remarquait-elle, a un besoin naturel d’être méprisée et humiliée de temps en temps… Parfois je suis étonnée d’entendre dire que les mépris blessent et offensent profondément. Cela me paraît incompatible avec le véritable amour de Dieu… O un mépris, un seul mépris, que de grandes choses il peut valoir devant Dieu !… Je n’ai pas d’ennemis, car tous ceux qui nous calomnient et nous persécutent sont nos meilleurs amis. »

Pourtant, le Tiers-Ordre de Saint Dominique commençait à se propager dans le Grand-Duché de Luxembourg. Sœur Claire et les autres Sœurs y furent admises. C’était une étape vers la fondation du monastère régulier. D’inintelligentes hostilités la retardaient. Une fausse extatique s’était introduite auprès de Sœur Claire ; l’évêque les condamna toutes deux, interdit aux prêtres qui les dirigeaient d’avoir désormais aucun rapport avec elles. Sœur Claire se vit délaissée, méprisée comme une visionnaire « maladive et dangereuse ». Elle n’aurait, par instants, souhaité qu’une chose : être libérée de sa mission, ne plus approcher de Dieu par des chemins extraordinaires. Mais la Voix inflexible lui intimait d’obéir en tout : « Je veux achever en toi ce que j’ai commencé, tu n’as pas la possibilité d’échapper à ma puissance. » Le même Esprit, qui lui commandait de souffrir, l’armait d’une force supérieure à toutes les lassitudes.

En 1869, et pendant les six années qui suivirent, elle satisfit aux nécessités réparatrices en jeûnant tout le Carême un jeûne absolu, n’étant sustentée que d’un seul aliment : de la communion quotidienne. Et son corps se pliait à cette abstinence. Elle ne dormait qu’une heure par nuit.

Des périodes de paix radieuse surpayaient ses désolations. Elle atteignait une telle profondeur « d’union transformante » que, parfois, la présence sensible du Christ se substituait en elle au sentiment de sa propre vie :

« Dès que j’eus reçu la Communion — ceci se passait en 1876, le jour de la fête du Sacré-Cœur, — je perçus que mon cœur était mystérieusement transformé en celui de mon Bien-Aimé. Les espèces du pain disparurent, et je sentis en moi le Cœur vivant de mon adoré Rédempteur qui enveloppa totalement mon cœur et le liquéfia, de façon que je dus me dire : « Ton cœur n’existe plus ; à sa place se trouve celui de ton Époux bien-aimé. »

Humainement, des assistances imprévues, celle d’un oncle prêtre qui revint des États-Unis, celle du P. Rouard de Card, vicaire général des Frères-Prêcheurs, avaient soulagé l’excessive indigence du Couvent et redressé, à l’égard de Sœur Claire, l’opinion publique. Les Sœurs avaient maintenant un petit oratoire ; en 1873, il leur fut permis de faire, là, profession. Elles étaient dominicaines, mais sans l’habit. L’évêque de Luxembourg mourut ; son successeur, Mgr Koppes, autrement disposé, fit examiner par des théologiens les révélations de Sœur Claire. Ils répondirent à l’unanimité : « Sœur Claire n’a pu être trompée par le Démon et tout ce qu’elle se propose est louable. »

La Volonté du Christ lui désigna, pour y établir le monastère des dominicaines, une vallée du Luxembourg belge, Clairefontaine, ainsi appelée parce que Saint Bernard, dit-on, accompagnant le Pape Eugène III de Reims à Trèves, fit halte en ce lieu et bénit une source dont l’eau reçut une vertu de guérison. Des châtelains du pays donnèrent l’argent que Sœur Claire n’avait pas, afin qu’on pût construire une chapelle et des bâtiments. Sœur Claire, seule religieuse de chœur depuis qu’étaient mortes Sœur Josepha et Sœur Johanna, aidée de quelques converses, disposa tout dans leur nouvelle demeure, avec un enthousiasme de joie qu’atteste cette parole d’une de ses lettres :

« Pour faire la volonté de Dieu, j’affronterais le glaive et le feu. Je sens en moi une telle force surnaturelle qu’il me semble que rien ne pourra m’ébranler. Qu’un monde nouveau et un enfer nouveau surgissent et se conjurent pour m’exterminer, je ne broncherai pas. »