Le 30 avril 1882, en la fête de Sainte Catherine de Sienne, fut célébrée la cérémonie de sa vêture, où, selon le rite de l’Ordre, l’officiant présente aux novices deux couronnes, une de fleurs et une d’épines. Devant celle-ci, Claire Moës n’était point une novice. La couronne qu’elle avait, en secret, choisie dès son enfance, elle la prenait liturgiquement ; de même que la consécration de l’Ordre dominicain au Sacré-Cœur, accomplie, depuis des années, dans le désir de la Voyante, avait été visiblement réalisée par le Père Jandel, peu avant sa mort, en 1872.
Mais Sœur Claire ne demandait à Dieu que de souffrir jusqu’à la fin. Elle voulait les dérisions et les injures comme son seul manteau de gloire. Le fiel ne manqua jamais dans son calice. En 1884, il y eut, à travers les rues de Luxembourg, au temps du carnaval, un défilé sacrilège ; Sœur Claire, en effigie, fut bafouée, déshonorée avec les prêtres qui la dirigeaient. Deux ans plus tard, au moment d’une grève, les ouvriers d’Arlon allèrent manifester devant le monastère de Clairefontaine ; on insulta les religieuses, on lança des pierres contre leur porte ; une hache envoyée par-dessus le mur de la clôture alla s’enfoncer dans le plancher d’une cellule. Les Sœurs décidèrent de revenir à Luxembourg, au Limpertsberg, et c’est là que fut édifié leur couvent actuel. L’ampleur des constructions, proportionnée à l’affluence des postulantes, fait songer au grain de senevé devenu un grand arbre.
Sœur Claire, élue prieure, se manifesta aussi apte au gouvernement temporel qu’à la direction ascétique. Ses maximes portaient le sceau d’un bon sens que les inspirations divines avaient confirmé dans sa rectitude :
« Les austérités, disait-elle, doivent être pratiquées avec un esprit vrai d’humilité et de renoncement ; sans cela elles sont vides de mérites et peuvent devenir une abomination aux yeux de Dieu… Mieux vaut faire peu avec suite et allégresse que de se charger de fardeaux qu’il faut déposer presque aussitôt.
« L’obéissance extérieure, sans la soumission de la Volonté et du jugement, est comme l’enveloppe d’une noix sans son fruit. »
« La vraie liberté consiste dans l’obéissance. »
Pour prévenir les zizanies, les aigreurs médisantes, les vanités stériles, elle avait imposé une règle : quand deux religieuses, pendant la récréation, s’entretenaient, il leur était interdit de parler d’une troisième, ni de se décerner l’une à l’autre des louanges. Elle exigeait des Sœurs l’obéissance absolue, mais s’humiliait devant elles, expiait leurs fautes à leur place, voulait être la plus pauvrement vêtue.
Trois ans avant sa mort, le 29 juillet 1892, elle subit encore une crise d’obsessions démoniaques où elle se croyait damnée, criait son désespoir, injuriait, malgré elle, le prêtre qui l’exorcisait. Victorieuse jusqu’au terme, elle ne connut le repos qu’après avoir consommé l’offrande d’elle-même. Les derniers temps de son épreuve terrestre, elle ne pouvait plus, trop faible, quitter sa cellule. Mais, de son lit, ses yeux atteignaient le chœur de l’oratoire et l’autel. Elle expira le 24 février 1895, sa tête inclinée en avant, comme Jésus moribond. Sa bouche et ses yeux se fermèrent d’eux-mêmes.
Il ne semble pas que sa mort ait suscité autour de sa vie une immédiate rumeur de vénération. J’allai à Luxembourg six mois plus tard, j’y retournai en 1896 ; personne ne me parla d’elle dans le pays. Elle devait être de ces âmes cachées qui émergent peu à peu du silence et d’une sorte de nuit surnaturelle.
Je n’ai pu qu’abréger, à traits rudimentaires, les phases saillantes d’une existence dont le récit intime, tracé par Anna Moës à la demande expresse de son confesseur, tient 1,704 pages de manuscrit. Ce que j’en ai dit suffit à dévoiler, une fois de plus, l’inévaluable pouvoir d’une âme qui s’est donnée au Christ totalement. L’élection mystique de Sœur Claire, ses douleurs et ses joies suréminentes témoignent quel prix Dieu mettait à l’avenir de l’Ordre dominicain ; et telles furent les conditions de sa renaissance, telles demeurent celles de sa durée. « La vraie dominicaine se bâtit dans les souffrances », répétait Sœur Claire. La croix de Lacordaire, dans la crypte des Carmes, la grossière croix brune couronnée d’épines où il se faisait suspendre et flageller a plus acquis aux Frères Prêcheurs que toutes les persuasions de son éloquence. « Nous sommes faits, disait le Curé d’Ars, en forme de croix. » Se faire croix, c’est, qu’on le veuille ou non, l’unique manière d’être homme au sens de Dieu.