En relisant cette lettre et les autres, j’ai l’impression qu’il est toujours là. La personne d’un homme, si peu qu’il soit devant l’Infini, subsiste pourtant comme un absolu, comme une chose inaltérable. Quand son Moi a été puissant, quand son œuvre lui survit, sa présence continue, tellement vivace qu’il ne devient jamais un disparu.
Saint-Saëns ne pourrait l’être dans ma vie ; je l’ai trop aimé. Et je pense à son âme qu’il voulait anéantir, à son âme qui a vu maintenant la Vérité. Il sait désormais ce que signifiait pour elle notre amitié.
Pour moi, j’ai reçu de sa musique des joies immenses et salutaires. J’ai dû beaucoup aussi à son intimité. Je néglige le bonheur de fréquenter un grand artiste, bien que ce soit une élévation et un aliment fort. Mais, en le regardant vivre, j’ai admiré un bel exemplaire de droiture, de franchise, d’énergie infatigable, et une simplicité ennemie de tous les artifices. S’il avait une pente amère au sarcasme, une rudesse qui se changeait parfois en dureté, jamais je n’ai surpris chez lui un sentiment bas. Il restera, sur ma route, un de ces compagnons invisibles dont le silence même est un appui.
DEUXIÈME PARTIE
LA GLOIRE UNIQUE
Un grand péril, pour l’artiste, est de s’adorer lui-même. Depuis la Renaissance, depuis le temps où Pétrarque acceptait de se voir couronné au Capitole les épaules drapées du manteau royal de Robert de Naples, l’homme de pensée tendit à se croire un demi-dieu. Ronsard, au bas d’un acte de baptême que nous avons, signait : « Pierre de Ronsard, premier poète du Roi. » Il déclarait aux poètes, ses contemporains :
« Vous êtes mes sujets et je suis votre Roi. »
Si le XVIIe siècle rabattit, en apparence, de cette infatuation, les écrivains d’alors méritaient pourtant la rude apostrophe de Bossuet :
« On en voit qui passent leur vie à tourner un vers, à arrondir une période, en un mot, à rendre agréables des choses non seulement inutiles, mais encore dangereuses, comme à chanter leurs amours et à remplir l’univers des folies de leur jeunesse égarée.
« Aveugles admirateurs de leurs ouvrages, ils ne peuvent souffrir ceux des autres… S’ils remportent ou qu’ils s’imaginent remporter l’applaudissement du public…, ils apprennent à mettre leur félicité dans les voix confuses, dans un bruit qui se fait dans l’air, et prennent rang parmi ceux à qui le prophète adresse ce reproche : « Vous qui vous réjouissez dans le néant. » Que si quelque critique vient à leurs oreilles, avec un dédain apparent ou une douleur véritable, ils se font justice à eux-mêmes ; de peur de les affliger, il faut bien qu’une troupe d’amis flatteurs prononcent pour eux et les assurent du public. Attentifs à son jugement, où le goût, c’est-à-dire ordinairement la fantaisie et l’humeur, ont plus de part que la raison, ils ne songent pas à ce sévère jugement, où la vérité condamnera l’inutilité de leur vie, la vanité de leurs travaux, la bassesse de leurs flatteries… O tromperie ! O aveuglement ! O vain triomphe de l’orgueil[103] ! »