« Et si cela vous étonne que j’aime tant à faire de l’art religieux, je vous citerai le Pérugin qui était incroyant, Raphaël dont la vie n’était guère édifiante[102] ! En revanche, le P. Lambillote, qui était probablement un saint homme, a fait de la musique religieuse déplorablement profane ! »

[102] Hélas, mon cher Saint-Saëns, voilà sans doute pourquoi le Pérugin est si froid, et Raphaël si « profane » dans sa peinture religieuse.

Tout ce qui se rapporte à l’art sacré ne cessera pas de le passionner. Ayant appris que la Société de Sainte-Cécile avait, pour sa messe annuelle, fait exécuter, au lieu d’une Messe, une cantate de Bach, il s’indigna d’un tel non-sens liturgique et protesta auprès de l’archevêque de Paris.

Il avait la dévotion de son art, et, jusqu’à son dernier souffle, il persévéra dans ce grand amour. Par là s’explique une activité qui demeura surprenante, passé quatre-vingts ans.

Je le trouvai cependant accablé par l’âge, en septembre 1920. Il marchait avec peine, il manquait d’entrain ; son regard était las, et, quand il jouait du piano, son toucher n’avait plus sa puissance. Mais, presque aussitôt, il rebondit. Comme je l’avais félicité d’avoir pu se faire entendre au Trocadéro, le 3 novembre, il me répondit :

« Que parlez-vous de vigueur pour cet unique morceau qui n’est pour moi qu’un jeu ! Il fallait me voir en Suisse, en Belgique, en Normandie, dans les concerts où j’ai tenu le piano pendant deux heures et joué des choses terribles. »

L’année suivante, il semblait gaillard, plein d’une flamme merveilleuse. Un soir de septembre, il nous joua des pièces de Rameau, les Cyclopes entre autres, avec une fougue presque juvénile. Nous revîmes chez lui, pour la dernière fois, un vieil ami d’Alger dont je viens d’apprendre la mort, Charles de Galland, musicien raffiné, homme d’un cœur exquis. Quelques jours après, Saint-Saëns vint rue Rousselet, dans l’ancien logis de Barbey d’Aurevilly, m’apporter six fugues pour le piano qu’il m’avait promises. Il rencontra dans cette chambre — maintenant anéantie — Mlle Read dont la vivacité charmante le frappa. Elle n’avait jamais vu Saint-Saëns, mais elle n’eut qu’à puiser dans la chiffonnière de ses souvenirs pour en trouver qui le touchèrent.

Lorsqu’il nous quitta, je le reconduisis jusqu’au palier de l’étage. Je l’embrassai, et je le regardai descendre appuyé à la rampe, un peu lent. Nous ne devions plus nous revoir.

Une lettre du 30 octobre — la dernière de toutes — m’annonça son départ prochain pour l’Algérie.

« Je suis bien content, ajoutait-il, que mes petites fugues vous aient plu. Je n’avais pas l’intention d’en faire et j’ignore comment l’idée m’en est venue. Je ne les sais plus, je les emporterai à Alger et les travaillerai pour me distraire. »