— Eh bien ! si, cria-t-il en tapant de sa canne sur le bitume, et projetant sur moi des prunelles terribles, il ne restera rien, vous entendez, rien…

Et, hélant une voiture, il y monta, plus irrité de ma résistance que troublé de mes arguments. Quand je le revis une semaine ensuite, il ne fit aucune allusion — ni moi non plus — à l’orage de ce conflit.

Sa jeunesse avait été nourrie dans de fermes croyances religieuses. Des cahiers de catéchisme qu’on a gardés attestent une instruction méthodique, reçue avec attrait. L’empreinte du dogme le pénétra si bien qu’on la retrouve dans son œuvre à chaque instant. Il lui manqua d’abord d’avoir fait une bonne philosophie. Sa carrière musicale lui laissa peu de temps pour approfondir les principes qu’il avait reçus. Jusqu’à vingt-cinq ou trente ans il conserva la foi. Mais il suivit cette génération de 1850 que médusaient les doctrines positivistes. Il perdit, sans doute, l’habitude des pratiques sacramentelles, et s’aperçut tout d’un coup qu’il ne croyait plus. En souffrit-il ? Il se considéra plutôt comme libéré. « Pour moi, m’a-t-il dit souvent, une chose ne peut pas être vraie ou fausse à demi. » L’état d’esprit d’un Renan ne fut jamais le sien. Son dogmatisme se retourna au profit d’hypothèses scientistes qu’il accepta comme des certitudes intangibles. Il se butait principalement aux objections de la préhistoire et à l’impossibilité du miracle.

J’essayai, plusieurs fois, d’inquiéter la fausse paix de son incroyance. Mais, chez un homme de son âge, il se produit une sorte de sclérose mentale ; à moins d’un prodige, modifier ses préventions exigerait un effort surhumain ; et comment soumettrait-il sa raison à une discipline d’humilité ?

« Votre religion est admirable ; c’est tout ce que je puis vous accorder. » Voilà ce qu’il m’écrivait en 1916, au bout d’une longue discussion ; et, la même année, dans une lettre du 27 octobre, il concluait :

« Vous m’aimez beaucoup. Et moi donc ! je vous aime tendrement, et si vous souffrez de me voir incrédule, je souffre de voir un grand talent comme le vôtre prisonnier de croyances qui entravent son essor. »

Il m’était trop facile de lui répondre : « Pourquoi supposez-vous que la foi m’entrave, quand j’ai l’évidence intérieure de lui devoir ma seule force ? »

Mais je suis convaincu, à envisager seulement son œuvre, qu’il a, en perdant le contact du divin Amour, graduellement éteint les sources de son inspiration. S’il était demeuré croyant, il eût échappé à cette erreur où il se dessécha : envisager dans l’art la forme avant tout.

Il n’en continua pas moins, jusqu’à ses dernières années, quand il le pouvait, à écrire de la musique religieuse. Le 7 janvier 1916, il m’écrivait :

« Mon temps est dévoré par une effroyable correspondance et par un tas d’occupations parasites. Pourtant je suis parvenu dernièrement à écrire deux petits morceaux d’église : un quam dilecta pour quatre voix et un Laudate pour voix d’enfants, ce dernier pour en offrir la dédicace à un charmant abbé avec qui je suis en correspondance.