Au dessert, nous vînmes à parler de Barbey d’Aurevilly.

— Barbey d’Aurevilly, observa Saint-Saëns, un homme de parade qui posait pour le catholique renforcé…

— Mais ce n’était pas une pose, répliquai-je ; il l’était sincèrement.

— Alors, vous croyez, reprit Saint-Saëns, qu’on peut l’être sincèrement !

— Vous savez bien que je le suis.

— C’est ce que je ne peux pas comprendre…

Et il entreprit de me démontrer l’absurdité de croyances qui reposaient sur des mythes : le Paradis terrestre, le Serpent qui parle à la femme, l’homme déchu pour avoir mangé un fruit, etc…

Je lui répondis simplement que, pour avoir le droit de nier les faits miraculeux, surtout quand ils sont liés à un ensemble d’autres faits certains, il faudrait d’abord démontrer impossible l’intervention divine dans l’histoire humaine.

Nous sortîmes du restaurant, très animés par une controverse que nous ne pouvions plus interrompre. Nous marchions du côté de la Concorde, en discutant sur l’existence de Dieu. Saint-Saëns ne niait point une Cause première, mais repoussait, comme inintelligible, la spiritualité d’une âme qui pût vivre indépendante du corps et immortelle. Nous étions arrivés devant la rue Royale. Là, parmi la cohue des passants, le vacarme des véhicules, nous poursuivions, arrêtés au bord du trottoir, en nous égosillant l’un et l’autre, le grand débat. Et je soutenais à Saint-Saëns, les yeux dans les yeux :

— Vous avez beau dire, il ne peut vous être indifférent de penser que, si un camion vous écrasait la tête, de votre génie, de vous-même il ne resterait qu’une chair broyée et un peu de phosphore prêt à se dissoudre.