« Grand merci pour ce que vous avez dit de Regnault et de Bizet que j’ai tant aimés et que j’aime toujours. »
Le livre fini — en septembre 1904, — il m’aida généreusement à le publier, mais ne fit rien pour le répandre. Il éprouvait une gêne à vanter un volume qui le magnifiait ; ses travaux personnels, ses tournées de virtuose l’emportaient d’ailleurs dans un vorace tourbillon. Chose plus bizarre, presque jamais il ne me reparla de mon ouvrage, et j’évitais — on s’en doute — d’y ramener son attention ; je n’y songeais même pas. J’aurais cru injuste de le supposer oublieux ; il me prouvait qu’il ne l’était point. Mais, en me témoignant une dilection constante, il sous-entendait les motifs où elle avait pris naissance.
Notre amitié a duré jusqu’à sa mort. Les contradictions qui la troublèrent quelquefois valent d’être mentionnées, parce qu’elles touchaient à des points essentiels.
Lorsqu’il reçut mon premier roman : l’Immolé, le titre d’un chapitre : Le prélude de Tristan, lui déplut. Il s’imagina que j’avais voulu chanter les louanges de Wagner, en fut outré comme d’une trahison, et m’écrivit sur un ton d’amertume presque des invectives. Je lui répondis une lettre indignée, et lui démontrai qu’il n’avait pas compris l’intention symbolique du passage, que je réprouvais, au contraire, l’hystérie amoureuse de Tristan. Il reconnut son erreur, s’excusa ; mais, le 26 août 1914, il me rappela cette dispute, obstiné à me croire wagnérien :
« Comprenez-vous maintenant pourquoi je vous ai si rudement malmené quand vous avez wagnérisé dans un de vos romans ?… Wagner, c’était la pénétration pacifique… en attendant l’autre. J’étais seul à le voir. »
S’il avait trouvé le temps de relire les endroits de mes livres où Wagner est mis en cause, il aurait bien vu que je n’ai jamais « wagnérisé ». Mais l’ensorcellement des philtres wagnériens a rôdé autour de moi. Je les ai définis après avoir connu le péril d’y tremper mes lèvres. Saint-Saëns, bien qu’il admirât musicalement Wagner, restait étranger à son lyrisme. Il ne pouvait comprendre que j’eusse décrit avec exaltation les vertiges de cet art. Lui, il le repoussait pour des motifs de stratégie, de sauvegarde nationale : Wagner, c’était l’invasion de notre théâtre par l’ennemi ; c’était l’impérialisme de l’Allemagne sous sa forme la plus persuasive, donc la plus redoutable.
J’admettais ces raisons, mais j’en apercevais d’autres, des raisons métaphysiques et morales. Je les ai condensées dans un article paru vers la fin de la guerre[101], et qu’a trop justifié, depuis, la rentrée souveraine de Wagner sur la scène de l’Opéra. Le danger de sa musique ou plutôt de toute la pensée allemande tient à son panthéisme idéaliste. « Tu es tout ce que tu vois », semblent clamer l’orchestre et le drame wagnérien ; donc tu n’as qu’à te perdre au sein du Tout. Les limites qui font l’ordre du monde sont dévorées par le chaos. Étrange illogisme, chez des Latins, de s’abandonner à cette confusion ! Mais la musique est le lieu des incohérences ; on ne voit pas qu’elle domine et pétrit, par les joies sensitives, l’homme tout entier.
[101] L’idéalisme musical et l’avenir français (Revue des Jeunes, 10 juillet 1918).
Sur Wagner le malentendu entre Saint-Saëns et moi fut promptement éclairci. Sur les questions religieuses, il était impossible de nous entendre. Nous avions, très longtemps, par un accord tacite, retardé ce conflit. La querelle devait éclater ; ce fut à l’improviste, un jour que nous déjeunions ensemble, dans un restaurant de l’avenue des Champs-Élysées.