Quand je débarquai dans la ville, un soir pluvieux m’accueillit, une pluie chaude qui faisait sortir, comme en Afrique, des arbres et de la terre, une sueur embaumée. Le dimanche matin, il pleuvait encore ; mais, pendant le déjeuner, chez M. Castelbon de Beauxhostes, le ciel s’éclaircit. Nous écoutions Fauré raconter que, deux ans auparavant, tandis qu’on jouait son Prométhée, un orage non fictif avait coupé le dernier acte ; et la foudre était tombée sur le roc même d’où le Titan avait blasphémé Jupiter. En ce moment, un des convives se retourna vers les fenêtres, et s’écria : Le soleil a vaincu ! — Tant que ça, répondit Fauré par un calembour qui eut au moins le mérite de l’inattendu. Saint-Saëns, qu’énervait l’attente de l’après-midi, fut pris d’un fou rire ; il se cacha la figure dans sa serviette, et dut sortir de table pour se calmer.
La représentation de Parysatis, comme celle de Déjanire, eut une splendeur olympique. La foule qui montait vers les arènes, le long de l’avenue Saint-Saëns, était à elle seule un grandiose spectacle. Ces Méridionaux s’avançaient comme en procession ; le sentiment d’une solennité contenait les voix, et ce fut merveille de voir la multitude s’ordonner sans peine sur les gradins, puis, à un simple coup de cloche, s’établir dans un silence liturgique où l’on n’entendit plus que la palpitation des éventails.
Les trois cent cinquante musiciens de l’orchestre étaient massés vers la droite du cirque ; les cordes des vingt harpes scintillaient.
Lorsque les cuivres lancèrent le motif initial, rigide et soleillant, il sembla qu’éclatait le triomphe de tout un peuple. Mêlée à l’air limpide, la musique, avec ses fortes lignes, prenait toute sa valeur décorative. Dans la loge où nous étions, le dialogue des acteurs n’arrivait que par bribes. J’ignore si nous y perdions beaucoup. Mais, entendant à peine les paroles, nous admirions plus librement les architectures et le paysage scéniques.
Le Palais de Suse appuyait ses colonnades à des allées montantes de palmiers et de fleurs irréelles qui se perdaient vers de très hautes montagnes, d’un gris fluide, vaporisé sous la lumière.
Les mouvements du chœur, le long des portiques, harmonisaient des blancheurs, des robes orangées et des nuances flottantes comme celles des vagues irisées de soleil. Les chants résonnaient dans le cristal de l’espace, comme si l’univers se résolvait en une seule clarté, au sein d’un mirage d’éternel après-midi.
Pourtant, le soleil s’en allait, touchant d’une main vermeille les toits du palais, les buissons de fleurs, et la tunique mauve d’Aspasie expirante, dont un hautbois sanglotait l’agonie. Un silence prodigieux oppressait la foule. Puis, quand le suprême accord de l’orchestre s’éteignit, une clameur frénétique déchaîna l’ovation sans fin.
J’en fus heureux pour Saint-Saëns, autant que si j’avais été moi-même le triomphateur. Je lui avais apporté les cent premières pages de mon manuscrit ; il les lut le soir même et, le lendemain, avant de quitter Béziers, j’eus de lui une lettre enthousiaste, non sans une note comique :
« Vous êtes cause que je me suis passé de dormir… C’est drôle de se voir disséqué vivant. Mais vous avez beau dire, je ne puis arriver à me trouver si intéressant. »
Il terminait sur cette réflexion où ceux qui l’ont connu retrouveront sa fidélité d’ami :