Nous le quittâmes, très contents de sa réception. Une seule chose me heurta : comme il nous raccompagnait dans son jardin, jusqu’à la porte mauresque de la villa, quelqu’un fit allusion au Pater de l’Évangile. Saint-Saëns décocha contre le texte divin une boutade voltairienne. Je protestai ; il répliqua, et je compris qu’il avait perdu l’intelligence des vérités supérieures. Mais son actuel aveuglement empêchait-il ses plus belles œuvres d’avoir mûri dans la lumière de la foi ?

On donna Samson au théâtre d’Alger ; il conduisit l’orchestre, le soir de la première représentation. J’écrivis un article que publia une revue depuis longtemps défunte, la Chronique africaine. J’y marquais surtout les rapports de la couleur musicale avec la terre d’Afrique, proche parente de l’Orient où Samson périt d’avoir connu Dalila.

Le surlendemain, je rencontrai Saint-Saëns dans une soirée ; il m’apprit qu’il m’avait lu et que j’allais recevoir une lettre de lui : « J’ai tâché de ne pas vous dire des sottises. » Sa lettre, en effet, débordait d’une satisfaction véhémente. Il vint chez moi, un peu plus tard, à l’improviste, me remercier et fit à mon piano rétif l’honneur de le dompter sous ses doigts impérieux.

L’hiver d’après, je le vis rarement, sauf à la fin de la saison. Le 1er avril 93, il joua pour la première fois en public sa fantaisie avec orchestre, Africa. La veille, à la répétition, je lui tournai les pages. Au bout du presto, comme je tournai une seconde en retard, je me souviens qu’il roula contre moi des yeux furibonds.

Dès ce temps-là, je songeais à une vaste étude sur son œuvre ; et je l’avais tout de suite conçue comme un monument d’ensemble, où Saint-Saëns serait considéré parmi le chœur des grands musiciens. Le monument aurait pu écraser l’homme, et l’arc de triomphe devenir un catafalque. La preuve du haut génie de Saint-Saëns, c’est qu’il soutint le fardeau d’un tel hommage, et, récemment, ayant relu pour une nouvelle édition mon livre vieux de vingt ans ou plutôt de trente, — si je remonte à ses origines, — j’ai eu la certitude que l’ampleur de son plan était justifiée.

Je ne lui parlai de mon dessein qu’en 94, à l’issue d’un concert donné par la romantique Mme Jaëll. Il ne fut pas, à vrai dire, très encourageant. Me jugeait-il téméraire ? Volontiers méfiant, se tenait-il sur le qui-vive ? Je crois surtout que mon projet l’étonna, lui parut invraisemblable. Non qu’il sût être exempt d’orgueil, mais il gardait de sa jeunesse un pli excellent, dû à la sévérité de sa mère : Mme Saint-Saëns l’avait habitué à ne jamais s’enfler d’une vaine présomption. Au lieu de humer l’encens, il se hâtait de s’y dérober. Il ne ressemblait pas à ceux qui entretiennent leur gloire comme une maîtresse exigeante et jouissent de s’humilier, de s’avilir pour elle. Il comptait sur sa force ; quelle portée pouvait avoir le livre d’un jeune homme obscur ?

Je n’en poursuivis pas moins deux ans la préparation de mon ouvrage, en pleine effervescence lyrique, et, d’autre part, tâchant d’identifier mon commentaire à l’œuvre interprétée, la recréant avec des mots, telle, s’il était possible, que le musicien avec des sons l’avait engendrée.

J’avais écrit divers fragments et une partie du chapitre sur les Poèmes Symphoniques. En mai 96, j’étais à Nice ; au soleil couchant, je flânais devant la mer ; je vois un homme passer d’une allure plus que vive, effrénée. Je reconnais à temps Saint-Saëns et je l’arrête. Il arrivait d’Italie ; pour se remettre d’une longue immobilité fatigante, il marchait avec emportement. Nous convenons de nous revoir, chez moi, le lendemain. Il vint en effet, et, pendant qu’il absorbait des tasses de café, je lui lus mon chapitre ; son impression fut profonde ; à partir de ce jour-là, il prit vraiment au sérieux mon travail.

Par malheur, je m’y donnai sans mesure, le surajoutant à mes tâches quotidiennes, et je tombai malade, au point que je dus rester toute une année inactif. Je ne commençai, après une reprise méthodique du sujet, à écrire avec suite que durant l’automne de 1900.

En septembre 1902, on joua aux fêtes de Béziers Parysatis de la bonne Mme Dieulafoy. Saint-Saëns avait composé pour ce drame une partition importante. Il m’invita, et je me rendis à Béziers, ivre de retrouver pour quelques heures le Midi brûlant, de participer à une solennité où l’homme que j’aimais recevrait une apothéose.