J’eus la vision du Jour de colère, cet éperdument qui agenouillait les foules du moyen âge sous une rafale d’angoisse, à l’idée du Juge ouvrant le Livre de vie.

Saint-Saëns — il l’a énoncé plusieurs fois — envisageait, malgré lui, dans le dogme, le principe de crainte que la dévotion moderne en voudrait éliminer. Cependant, le quid sum, miser… attendrissait d’une pitié l’anéantissement où il se terminait, et le Recordare balança une supplication indiciblement douce, coupée, il est vrai, par des reprises de terreur.

Je me livrais d’un cœur trop plein à cet émoi religieux pour apercevoir, en certaines parties du Requiem, des procédés de métier plutôt qu’une volonté pieuse. Mais l’Agnus Dei me transporta, lamentation chargée de splendeur qui se déroulait, comme un cortège flamboyant, autour de l’éternelle Victime. J’y sentais réalisé le rythme de souffrance et de gloire où triomphe l’équilibre catholique.

Quelques semaines après, l’excellente Mme Roy, la femme de l’organiste, nous offrit d’aller en sa compagnie faire une visite à Saint-Saëns. Il habitait la Pointe Pescade. La route, au delà de Saint-Eugène, était d’une sauvagerie magnifique, tournant, le long de la mer, au bas de collines touffues taillées en cônes, en mamelons, avec des ravins broussailleux.

La maison qu’il avait louée regardait une petite lande étrangement rude. Des ânons y paissaient et quelques chèvres. Un Arabe, tresseur de nattes, y avait bâti une cabane parmi des aloès, des figuiers de Barbarie ; tout au bout, sur un roc d’un noir basaltique, se raidissait la tour ébréchée d’un fortin turc, tellement roussie par le soleil et brûlée par la salure des embruns qu’à de certaines heures elle semblait en feu. On entendait la mer s’ébrouer contre la falaise, comme une jument dans son écurie. Ce jour-là, un ciel grisâtre l’ensommeillait sous des brumes. Par des temps clairs, je l’avais vue de ce promontoire, bondir, toute sa crinière au vent, étincelante, et mordre la côte abrupte comme un mors blanc d’écume.

Saint-Saëns m’accueillit avec l’affabilité d’un artiste qui sait trop ses prééminences pour s’en prévaloir et pontifier. Il avait une singulière animation de mouvements et de paroles[100] ; original sans le vouloir, étranger à tout cabotinage. Son zézaiement ne choquait point comme un ridicule, pas plus que sa voix, nasillarde et mordante. Il était lui dans ses moindres gestes.

[100] V. dans Les grandes formes de la Musique son portrait plus développé.

Sur sa table s’étalaient les pages du trio en mi mineur qu’il terminait à ce moment. Nous lui demandâmes de se mettre au piano ; il s’empressa de très bonne grâce ; c’était son plaisir d’en donner à ses visiteurs, et j’ai compris, dans la suite, qu’il trouvait ainsi une occasion de travailler même en leur présence ; car il cherchait peu les compliments.

Il nous joua, entre autres choses, une transcription du quatuor d’Henri VIII ; ce morceau, pour des raisons qui dépassaient la musique, m’était cher depuis mon adolescence.

Son jeu se distinguait par une franchise d’attaque foudroyante, une fabuleuse légèreté — plus étonnante encore à l’orgue qu’au piano —  ; sa rectitude évitait la sécheresse. Hors de sa musique, ce qu’il rendait le mieux, c’était Rameau, Bach, Mozart, Beethoven. Chopin et Schumann — j’entends le Schumann lyrique — étaient moins dans ses cordes.