Il faut attendre d’En Haut, beaucoup plus que des conjonctures humaines, le moment rénovateur. Tout au moins apercevons-nous quelques-unes des conditions qu’il exige : un dogmatisme solide, au lieu de velléités sentimentales ; une soumission patiente à l’objet ; l’habitude réacquise de considérer les êtres dans la présence radieuse du Verbe ou les ténèbres de la chute ; la force du recueillement contemplatif ; un don de soi total aux grandes choses, non aux mesquines ; le mépris des ruses et des poses littéraires ; la constance de ne jamais mentir en écrivant, de crier le cri de son cœur et les certitudes de sa raison.
Au reste, ne l’oublions pas, nous-mêmes qui aimons la simplicité : elle est comme la foi, un don plus aisé à perdre qu’à obtenir ; le Paradis de l’art simple n’ouvre qu’une porte étroite ; les humbles seuls et les purs ont promesse d’entrer.
L’ART SURNATURALISTE ET L’ART NATURALISTE
Les doctrines sans les œuvres seraient peu de chose. L’imagination créatrice dépérit si on veut l’enchaîner à des vues théoriques comme un perroquet à son perchoir. En ouvrant ici une controverse sur l’art païen et l’art chrétien, nous ne visons point à poser une thèse comme le fit Chateaubriand dans son Génie, quitte à l’appuyer ultérieurement par des exemples, selon la méthode qu’il avouait dans la préface des Martyrs.
L’art monte du sensible à l’intelligible. L’intuition précède, chez l’inspiré, tout précepte poétique. Jamais des formules abstraites n’engendrèrent un beau poème ni un bon roman.
Mais est-ce à dire que les doctrines sont vaines, et qu’autour d’elles les discussions ne servent de rien ?
A son insu ou consciemment, l’artiste est gouverné par une métaphysique, une esthétique. Elles informent dans un sens défini la matière qu’il met en œuvre. Si elles sont fausses, il interprétera la vie, comme un aveugle marche à tâtons, devinant parfois la route, et, plus souvent, lui tournant le dos, incapable, s’il s’est égaré, de retrouver le point où il se trompa. Une déviation religieuse, une fallacieuse idée du beau peuvent, pour des siècles, perdre une littérature. L’importance est donc formidable de savoir d’où l’on vient, où l’on va. Nous avons, derrière nous, des expériences millénaires ; et, la nôtre s’y ajoutant, il nous semble licite de conclure :
« Tel arbre donna toujours tel fruit : jamais il n’en donnera d’autre. »
A regarder les choses de haut et largement, l’art ne suit que deux directions possibles : ou il est surnaturaliste ou il est naturaliste.
Même avant l’Incarnation du Verbe, tant que les hommes ont suivi la Révélation primitive, l’art, comme la foi, rapporta son principe et sa fin à la gloire du Seigneur invisible et transcendant, mais que toutes les créatures manifestent, étant à Lui et faites par Lui. Le cantique des trois jeunes hommes dans la fournaise appelle au grand hosanna, avec les anges et les esprits des justes, le soleil et la lune, la pluie et la rosée, le feu et la neige, les nuées et la foudre, les montagnes et les collines, tout ce qui germe sur la terre, sous la mer et les fleuves, les oiseaux du ciel et les bêtes des champs. Saint Paul, délimitant ce qu’étaient, jusqu’à la venue du Fils de Dieu, les lumières de la raison, nous expliquera mieux qu’un esthéticien l’essence d’un art surnaturaliste :