« L’invisible qui est en Dieu, dit-il au début de l’épître aux Romains, nous est intelligible et visible par les créatures de ce monde. » Et Dante, au premier chant du Paradis, enclora dans des termes scholastiques la même définition :
« Les choses, toutes tant qu’elles sont, tutte quante, ont un ordre entre elles ; et cet ordre est la forme qui fait l’univers ressemblant à Dieu. »
Qu’est-ce donc qu’un poète surnaturaliste ? Celui qui sent et conçoit ces vérités distinctes : le monde n’est pas Dieu, mais il se meut en Dieu ; l’Être éternel déborde infiniment le créé, et nous ne connaissons de Lui que son nom, c’est-à-dire les signes de sa puissance ; mais ce sont des signes déchiffrables et vivants, des hiéroglyphes tracés au front des étoiles comme dans l’effort moléculaire du plus infime des vibrions. Entre Dieu et nous, il existe un autre langage que celui des choses extérieures. Nous sommes ses images, sans être Lui, sans qu’il soit nous ; mais il est en notre âme, il nous parle, nous lui parlons ; et, venant de Lui, nous retournons à Lui. Job voulait écrire avec un stylet de fer sur une lame de plomb ou sculpter sur une pierre avec un couteau les paroles de son espérance : « Je sais que mon Rédempteur vit, et qu’au dernier jour je me lèverai de terre… Et je verrai dans ma chair mon Dieu. Je le verrai par mes yeux, moi et non un autre. »
Ainsi, la flamme illimitée de la vie divine nourrit, enveloppe, surinvestit les vivants, sans qu’ils cessent d’être eux-mêmes. Rappelons-nous la ronce ardente où flambait la Présence sacrée ; et la ronce ne se consumait point. La ronce, c’est la nature ; le brasier, c’est la surnature, l’Esprit d’amour et de vérité.
Le sentiment de cette limite, de cette dépendance et de cette souveraine pénétration fait, il me semble, le fond du surnaturalisme biblique, de celui des Psalmistes et des Prophètes, ou, pour mieux dire, de tout l’Ancien Testament.
Surnaturalisme tantôt glorieux, éperdu d’allégresse, ou d’une tendre ingénuité, tantôt farouche et anxieux dans le contact du Seigneur qui foudroie, au passage du souffle inconnu, mêlé aux agonies des visions nocturnes, pantelant sous la main qui trace le long du mur, en lettres de feu, des prophéties vengeresses.
Malgré tout ce qu’il a de durement hébraïque, le surnaturel de ces Livres Saints reste si juste d’accent, si mesuré que l’Église, pour introduire les Psaumes dans la perpétuité de ses liturgies, n’eut pas à les modifier ; et ces hymnes, le plus souvent jaillis des circonstances, liés à l’étroite vie d’un homme ou d’un peuple, dominent les espaces et les siècles des siècles, étant d’involontaires préfigurations. « Mon Dieu, mon Dieu ! criait David du plus bas abîme de sa détresse, regarde vers moi ; pourquoi m’as-tu délaissé ? » Et Jésus voudra exhaler la plainte suprême de son abandon avec les mots du même verset, imposant à sa douleur divine la forme liturgique où il la voyait prophétisée.
Jésus se défendit d’avoir apporté au monde quelque chose qui n’y fût pas déjà ; car lui-même y était, dès avant que les montagnes fussent créées. L’Incarnation n’en fut pas moins un agrandissement prodigieux, incompréhensible de la nature au-dessus d’elle-même ; par suite, l’art en a reçu des possibilités surnaturalistes qu’il n’épuisera jamais.
Ce que l’homme porte en soi de divin, les païens l’avaient entrevu, mais asservis aux apparences, et persuadés que « l’action la plus religieuse est d’exposer des formes pures[104] ». Le Christ, en disant à ceux qui l’aiment : « Soyez parfaits, comme l’est votre Père dans les cieux », fit descendre sur la figure humaine la révélation de l’éternelle beauté. Sa Passion retourne en splendeur les plaies et l’ignominie des supplices. Alors que, de la plante des pieds au sommet de la tête, tout est, dans son corps, navrures livides, sang caillé, enflure des coups, ce pendu, affreux sous sa coiffure d’épines, devient, pour les yeux qui comprennent, le plus beau des enfants des hommes. Auprès de lui, les Apollon, les Hermès, les Zeus ne paraissent que de froides bâtisses d’une chair périssable et morne. L’absolu de la souffrance est illuminé par la béatitude. Le dedans, l’ineffable transfigure les effrayantes laideurs. L’horrible de la mort est vaincu.
[104] Flaubert. — Tentation de Saint Antoine.