Il lui manque, c’est très simple, d’être la vérité. Un mot du Symbole de Saint Athanase abrège merveilleusement l’ossature des deux doctrines. « Le Christ, y lisons-nous, — et cela sous-entend le genre humain, corps mystique du Christ, — est un, non par la conversion de la divinité en forme charnelle, mais par l’assomption de l’humanité à une forme divine. » Le paganisme fut un sanglot vers l’unité de l’être, une manière de joindre l’homme, ses instincts, sa raison, à un principe plus stable que lui. Seulement, sans nous arrêter aux fictions polythéistes, nous constatons que ni les initiés orphiques, ni les métaphysiciens n’arrivèrent à établir la transcendance de l’Amour créateur, le Verbe en qui et par qui toutes choses furent faites et respirent.
L’esprit ordonnateur du monde, pour la plupart, reste mêlé au monde, soumis à ses limites. Atè, la figure du Destin qui opprime les hommes, marche sur leurs têtes ; mais qu’est-elle, sinon une force aveugle appliquant une loi qu’elle n’a pas créée ?
Dans la conception naturaliste, c’est toujours l’humanité qui se fait dieu. Pour y parvenir, ou bien la personne humaine devra se perdre au sein du Tout, et cet appétit de se fondre avec l’univers équivaudrait à un monstrueux désir du néant, — que peut être la béatitude sans la conscience de notre moi ? — ou bien les forces du Tout se concentreront dans la personne humaine, seul réel exemplaire de la divinité.
A cette seconde position s’arrêta le paganisme gréco-latin, et, à sa suite, depuis plus de trois siècles, les païens modernes y sont revenus.
Si l’homme est l’unique dieu révélé, déifier ses instincts sera sa religion et sa vertu. Cependant, l’expérience avait appris aux anciens que la liberté des joies se paie en d’excessives douleurs. Aussi imposaient-ils une norme aux instincts ; ils voulaient que la tradition des ancêtres et la raison fussent les régulatrices de la vie normale. Mais, cette raison n’admettant au-dessus d’elle-même que les inaccessibles Destinées, ou s’adorera dans la chimère du sage impassible et supérieur aux dieux, ou n’enseignera qu’une sagesse de juste milieu, une prudente médiocrité.
Oui, la médiocrité, c’est fatalement l’idéal et la grande misère du naturalisme païen. Est-ce à dire que les hauteurs surnaturalistes lui aient été impraticables ? Je n’oublie certes pas tel fragment sublime de Parménide, ni Eschyle, ni les Bacchantes d’Euripide, ni les mythes de Platon, ni certains vers de Virgile où tremblait l’aube du jour attendu. Mais, dans l’ensemble, l’art païen n’exprimait que la vie du corps et la beauté rythmique des gestes, les modes élémentaires de la souffrance et de l’allégresse, des maximes de sens commun, l’héroïsme dirigé vers des fins restreintes, une humanité liée à la terre comme une statue l’est à son socle. Adonis mort ne ressuscitait que pour les ivresses d’un printemps. Comparé à la lumière suprasensible du Verbe, le soleil où s’agitaient les athlètes, sur le sable des palestres, n’était qu’un lumignon fumeux. Une nuit opaque rendait comme inexistante devant les yeux des vivants l’éternité réelle. Vus d’où les mystiques peuvent les voir, du Thabor de la foi transfigurante, les temps païens furent des temps sombres. Un vase d’ébène autour duquel sont dessinés en traits rouges des danseurs secouant des torches, telle serait, je crois, l’image de l’illusion antique. Reconnaissons que la structure du vase est exquise ; une saine et naïve justesse de coup d’œil conduisit la main qui l’orna ; mais ces figures se meuvent sur le noir, dans le noir, et quand elles nous ont offert l’essentiel de leurs lignes, elles n’ont plus rien à nous apprendre.
L’étrange, dans l’histoire de l’art naturaliste, n’est point que le paganisme s’en soit contenté, c’est qu’après la Révélation chrétienne, après tout le moyen âge et Dante, on soit retombé à lui. Par quel faux enivrement un Ronsard, chanoine, prêtre même, comme l’atteste un acte officiel[105], mit-il ou peu s’en faut[106], à la porte de la poésie le Christ, les saints, les mystères liturgiques, la vérité humaine de l’homme pécheur, l’énigme de son avenir sans terme, pour célébrer des galanteries éphémères et toutes sensuelles, des héros mythologiques ou les paysages dont l’agrément touchait ses yeux ?
[105] Le procès-verbal de son installation, en 1560, comme chanoine, au chapitre du Mans où nous lisons : « Accepimus nobilem et circumspectum virum Petrum de Ronsart, presbyterum. »
[106] On rencontre, à travers les huit volumes de son œuvre, quelques vers, quelques morceaux chrétiens, uniquement suscités par des circonstances accidentelles. Mis bout à bout, ils tiendraient peut-être en tout vingt pages. Quand il se défend contre les calomnies des huguenots, il professe sa foi catholique dont la sincérité ne peut être mise en doute. Il écrit, parce qu’on lui a demandé ces poèmes, une paraphrase sur le Te Deum, des hymnes à Saint Blaise, à Saint Roch, à Saint Gervais, etc. L’Hercule chrétien fut composé à la requête du cardinal de Châtillon pour « complaire » — Ronsard l’avoue en propres termes — à ce protecteur opulent qu’il appelle ailleurs son « Mecenas ». C’est, au reste, une similitude grossièrement poursuivie entre Hercule, dompteur des monstres, et Jésus, vainqueur de Satan. L’année même où il versifiait l’Hercule chrétien (1560), Ronsard faisait, dans une des Odes retranchées, cette déclaration très peu chrétienne :
Au moins, avant que trespasser,