Que je puisse à mon aise, un jour,

Jouer, sauter, rire et dancer

Avecque Bacchus et Amour.

Il n’est point superflu d’éclaircir les causes d’une telle déchéance d’inspiration, et d’autant qu’elles menaceront indéfiniment les renaissances de l’art chrétien.

Une tapisserie du dix-septième siècle, que j’ai souvent l’occasion de revoir dans une église, représente Moïse frappant le rocher avec la verge miraculeuse. Autour de lui, des gens épuisés de soif ; l’eau jaillit devant eux et décourt au creux du sol ; mais les uns, avant de boire, émerveillés, élèvent leurs mains ou les joignent et rendent grâces à Dieu d’où descend l’eau qui sauve ; un autre, accroupi, — et on devine qu’il se mettrait volontiers à plat ventre — offre sa cruche au jet, et se retourne, faisant signe à ses compagnons d’accourir, afin qu’ils se désaltèrent, comme des animaux, sans penser à rien qu’à la volupté de n’avoir plus soif. Les premiers sont des surnaturalistes ; le reste figurerait trop bien le naturalisme instinctif.

Idolâtrer la vie présente, se courber vers elle, s’en abreuver goulûment, cela n’exige aucun effort ; le poids de notre infirmité nous précipite à cet assouvissement ; il y a au fond de nous un paganisme indestructible ; toujours la chair convoitera contre l’esprit ; et, dès que les yeux sont enfoncés dans les jouissances ou les désirs inférieurs, ils ne réfléchissent plus les clartés célestes, ils les oublient s’ils ne les nient point.

La tension des siècles ascétiques avait courbaturé les volontés paresseuses ; par lassitude, par besoin de changer, elles s’émancipèrent ; l’effervescence païenne, chez les clercs comme chez les laïques, fut effrénée, et l’imagination des poètes se fit complice du commun débridement.

Mais, dans la poésie, d’autres motifs affadirent le goût des sublimités chrétiennes. Les rhétoriqueurs, vers la fin du moyen âge, à force de subtilités symboliques, de complications métriques et verbales, avaient rendu fastidieux le mysticisme imaginatif ; on délaissait au milieu « des voies périlleuses de ce monde » le « Traverseur » de Jean Bouchet, comme nous abandonnâmes, dans la futaie de leurs épineux symboles, Mallarmé et ceux qui lui ressemblaient.

Ajoutons que la poésie chrétienne ne léguait, en France, aucun haut chef-d’œuvre pouvant offrir un modèle imitable comme ceux des anciens. Pas une chanson de geste n’a valu l’Iliade, pas un mystère n’est comparable à Œdipe-Roi ; la farce de Pathelin reste une minime ébauche devant les comédies d’Aristophane. Le lyrisme de Villon, si pénétrant pour nous, devait sembler méprisable à des gens qui ne voulaient plus connaître le visage de la pénitence et de la mort.

Au moyen âge, la poésie, le roman, le théâtre même quand il ne fut plus dans l’église, avaient été trop souvent considérés comme des passe-temps, des jeux récréatifs auxquels on demandait surtout d’être sans danger pour les âmes. Cette erreur, qui est encore aujourd’hui celle de trop nombreux catholiques, élucide l’insuffisance d’improvisations populaires, d’une littérature d’amateurs dont on faisait bon marché.