Ronsard et ses disciples eurent de leur travail d’artistes une idée plus consciencieuse. Ils s’y donnaient tout entiers, aspiraient à la perfection patiente. Mais ils voyaient dans l’art une technique à s’assujettir, non une chose profonde, où le tout de la vie doit se réfléchir et se continuer. La forme plus que l’essence des êtres sollicitait leur conquête.

La poésie devint donc avec eux un aimable et prestigieux mensonge ; et leur époque les admira, parce qu’on ne prenait pas au sérieux la poésie ; des hommes graves, directeurs de collèges, se plaisaient à divertir leurs écoliers en leur faisant jouer des pièces taillées dans quelque mythe antique, belles parfois quand elles étaient d’heureuses traductions, mais étrangères au monde vrai où il faut vivre et vides forcément de tout esprit chrétien.

Ici, quelques-uns, peut-être, se récrieront :

— Alors, vous réprouvez donc l’antiquité profane et ce que nous devons de meilleur à la civilisation grecque ou latine ?

Je m’en garderais comme d’une ingratitude. Ne battons pas notre nourrice. Si le goût d’une forte simplicité, des justes rapports entre l’objet et l’expression résiste, chez nous, à toutes les perversions accidentelles, notre fidélité aux lettres classiques nous mérite, pour une part précieuse, cette noblesse d’esprit.

Mais l’antiquité n’aurait jamais dû être une idole. C’est une maîtresse d’école dont il faut avoir écouté la voix, en retenant son expérience là où elle concorde avec la discipline de l’église. Elle doit rester une humble servante ; on fit d’elle, dès la Renaissance, la déesse Raison. Et, malgré l’énergique redressement du dix-septième siècle, le pli païen persista dans l’art, il domina si bien les intelligences que Polyeucte et Athalie, magnifiques exceptions, n’eurent aucun succès. On crut Boileau quand il éconduisit doctoralement de l’épopée et du théâtre les sujets chrétiens comme n’étant point susceptibles d’« ornements égayés ». Il est inouï de voir le pieux Fénelon formant son élève avec des fables toutes païennes, avec Télémaque. Il prétendait faire au paganisme sa part ; le pouvait-il ?

Être chrétien dans sa vie, païen dans sa littérature, ce dédoublement est une chimère.

Lorsqu’un système est maître de l’imagination, il l’est bientôt du cœur, de l’entendement ; il envahit, il mène l’homme tout entier. A cette évidence les temps où régna Voltaire allaient apporter la plus désolante des illustrations. Et nous savons trop ce que fut la poésie d’alors : un jeu mondain, une acrobatie de périphrases, des tirades sur la tolérance, ou des couplets de petits soupers. D’une montagne de tragédies, d’odes, d’épitres philosophiques, il ne reste aujourd’hui qu’une pincée de cendre. Même un gueux mourant de faim comme le douloureux Gilbert en était réduit à se plaindre en vers avec les métaphores de bourgeois qui ont bien dîné :

Au banquet de la vie infortuné convive

J’apparais un jour et je meurs.