Mais, au-dessus des romantiques et des positivistes, saluons, de toute la vénération de notre amour, les grands apologistes, les romanciers et les poètes catholiques sans qui nous ne serions pas ce que nous sommes. Nommons-les ici, quand même ils sont dans la mémoire de tous, comme on lit les noms des morts tombés au champ d’honneur : de Maistre, Bonald, Lamennais avant son apostasie, Balzac, en dépit de ses confusions philosophiques, Blanc de Saint-Bonnet, Lacordaire, Barbey d’Aurevilly, Veuillot, Villiers de l’Isle-Adam, Hello, Huysmans, Verlaine, Léon Bloy. Ces grands aînés marchent devant nous, non pour nous imposer d’être leurs disciples, mais pour nous exciter à faire mieux qu’ils n’ont fait.
Pour nous qui voyons de loin déjà ces luminaires d’un autre siècle, la concordance de leurs mouvements espacés nous est un haut signe d’espoir. Ils eurent mission de réintégrer le Christ au centre de la pensée et du vouloir humain, et, dans cette œuvre essentielle, ils se sont continués, comme s’échelonnent des astres sur les routes éternelles. Entre Joseph de Maistre établissant la suprématie du dogme et Barbey d’Aurevilly déclarant dans la préface de l’Ensorcelée que l’art catholique, avec sa « grande largeur », ne craint pas de toucher aux passions lorsqu’il s’agit de faire trembler sur leurs suites, nous percevons cette commune certitude : dans tous les domaines, aussi bien dans celui de l’imagination que dans celui de l’intelligence, le catholicisme doit être souverain.
Il doit l’être avant tout, au fond de l’écrivain lui-même. Si nos aînés nous laissent des modèles imparfaits, ce n’est point seulement que tout génie reste « court par quelque endroit ». C’est qu’ils furent incomplètement des catholiques et des chrétiens. Supposez Balzac prenant la peine de s’assimiler une bonne philosophie scholastique ; il n’eût point confondu la nature et le surnaturel, comme il l’a fait dans le galimatias de Louis Lambert et de Seraphita. Supposez Verlaine s’évadant sans retour du cloaque où il avait expérimenté l’immondice des instincts ; il nous eût donné mieux que la dolence de ses faiblesses ; il se fût dépouillé d’un je ne sais quoi d’indécis et d’artificiel qui s’insère en ses plus suaves élévations.
Car, s’il est souverain dans l’être intérieur du poète, le catholicisme exclut de son œuvre les cabotinages littéraires, les sournoises habiletés comme les molles négligences. Toute poésie où une certaine forme de rythme et d’expression devient tyrannique, calculée, porte un germe de mort, n’est pas vraiment chrétienne. L’art chrétien, toujours difficile, est plein de pièges pour quiconque, guetté par le démon du factice, s’y engage sans la candeur d’une foi absolue. Et cette candeur même est plus aisée à perdre qu’à obtenir. Il serait odieux d’en faire une attitude. Vous vous rappelez ce héros d’un roman de Chesterton qui « voyait des anges agenouillés dans l’herbe, avant d’avoir vu l’herbe ». Il serait beau de voir le monde ainsi ; très peu d’entre nous — et très peu, c’est beaucoup dire — ont ce degré d’ingénuité. Contentons-nous donc d’être sincères, vrais devant les hommes comme devant nous-mêmes.
Le propre d’un écrivain catholique est d’aimer éperdument ce qui est vrai. Pour atteindre le supra-sensible, nous avons à refouler le brouillard, dense comme des ténèbres, d’un naturalisme athée. Il ne s’agit point de fermer les yeux en le traversant, mais d’élever en notre main la lampe ardente qui le percera. Projetons-en la flamme hardie sur tout ce qui peut être éclairé. Quand on tient ces deux vérités, la chute et la rédemption, il n’est aucun gouffre où l’on ne puisse envoyer une flamme de justice, un signal de compassion, un appel d’espérance.
Pour un artiste d’une foi vigoureuse, l’attitude en face de la nature est aisée à définir : il regarde, il sent la vie telle que sa vue de réaliste la lui fait voir et aimer ; et il l’interprète selon l’optique chrétienne qui ne déforme pas les objets, qui les rejoint entre eux et les explique en les illuminant.
Notre unanime désir est que cet ensemble d’idées aboutisse à susciter, dans la littérature prochaine, plus d’ardeur créatrice, plus de beauté. Durant la guerre et surtout au moment de la victoire, j’avais espéré des temps cornéliens, un épanouissement d’enthousiasme, d’allégresse, de force exubérante, des cris de clairons ailés dans un soleil de gloire, puis le chœur austère des héroïsmes pacifiques tendus vers la patrie et le monde à rénover. Ni l’esprit public, ni la multitude des livres surgis depuis quatre ans n’ont correspondu à cette illusion. Les Hymnes de Joachim Gasquet, symphonie délirante, splendide par intervalles, ne chantent que le péan du triomphe d’un jour.
Au lendemain du triomphe, le poids immense des deuils, l’énormité de la tâche à reprendre, les déceptions du présent et les anxiétés de l’avenir ont déterminé chez beaucoup une sorte d’affaissement sur eux-mêmes, une dissolution des forces viriles. Il est grand temps, pour les volontés en désarroi, de se reprendre. Aux écrivains catholiques plus qu’à personne, il incombe de sonner le ralliement des énergies. Je voudrais que leur voix, par-dessus la lourde rumeur des incertitudes, ressemblât à ces cloches de balises dont la vibration, large et douce comme celle d’un cor lointain, domine les chocs des vents et les hurlements de la mer.
Je voudrais que les plus puissantes et les plus pures d’entre elles fussent des cloches de cathédrale, des cloches de Te Deum, des cloches de Fête-Dieu, des cloches de deuil aussi, de pitié ou d’alarme, mais, plus encore, des cloches nuptiales, des cloches de résurrection. Les âmes ont besoin de savoir qu’elles ne vont pas mourir. D’où leur viendra, sinon du poète chrétien, en forme de libre cantique, le message de la paix, le message de l’éternité ? Nulle conception ne saurait être vaste et forte à l’égal du surnaturalisme catholique. Lorsque j’en cherche l’idéale figure, je me souviens d’un vieux mystique comparant l’amour parfait « à un anneau d’or qui serait plus ample que le ciel, la terre et toutes les choses créées ». Quand je m’en représente la réalité plus modeste, je pense à une parole de l’admirable Mistral dans une lettre à Lamartine : « Si humble et si petit que soit le grain de blé, lorsqu’il monte en épis sous la rosée du ciel, il peut encore faire honneur à la main qui l’a semé. »
Voilà le grand point : que le champ où nous voulons remplir notre journée de bons ouvriers soit étroit ou large, avare ou plantureux, ne disons jamais comme les hommes sans foi : Ce champ est à nous ; il y a nous et rien que nous ; ne cherchons pas notre gloire, mais rendons-la toute à la Main qui a tout donné.