LES POSSIBILITÉS DU ROMAN CATHOLIQUE

Il ne sera jamais superflu de le redire : de toutes les formes littéraires, la plus ardue, c’est le roman. Nulle autre ne requiert la mise en jeu d’éléments si complexes ni une telle constance de vérité créatrice. L’œuvre romanesque, parfaite comme est parfait, au théâtre, Œdipe-Roi, semble un prodige encore à naître. Un bref roman d’analyse, une idylle, un récit fantaisiste peuvent donner l’illusion d’un ouvrage sans défaut. Mais, lorsqu’un vaste sujet entrelace des caractères et des milieux, fait surgir, au-dessus de figures multiples et d’une masse d’épisodes, une grande idée vitale, cette entreprise équivaut à vouloir introduire dans le plan du réel un système de forces, presque un monde incréé.

Pareille audace reste forcément inférieure à son objet. Elle a plus de chances encore de ne point l’atteindre, si l’artiste veut faire tenir en une synthèse les relations du visible avec l’invisible, s’il est un romancier catholique et mystique.

Nous vivons dans la sphère des apparences. Elles retiennent l’imagination par tout le poids de leurs attraits ; ou bien elles l’oppriment par la terreur et le dégoût. Pour les dominer, il faut les avoir scrutées sous la lumière des régions divines ; il faut aussi les avoir bien vues d’un regard qui observe afin de représenter fidèlement.

Le romancier catholique doit être tout ensemble un réaliste et un surnaturaliste. Je dis réaliste, non point naturaliste. Catholique et naturaliste, ces deux mots hurlent de se voir ensemble. Le naturaliste s’attache au fait pour le fait ; il se pose devant la création comme un clerc de notaire inventoriant un mobilier ; ou, s’il la considère en philosophe, c’est, asservi à un dur système ; il saisit dans l’homme l’animalité ; il constate les tares ataviques, la mesquinerie des habitudes, la hideur des vices. Quand il note les caractères d’un milieu, il n’a souci que d’ajouter quelques fiches au dossier humain ; il se donne la volupté stérile de construire une figuration. S’il se penche avec sympathie sur la misère de ses personnages, s’il y reconnaît la sienne, il peut vivifier d’un souffle douloureux ces ombres qui s’agitent dans le vide. La Sapho d’Alphonse Daudet, la Germinie Lacerteux des Goncourt sont des témoignages probants, comme une confession, sur la déchéance où peut glisser une pauvre âme dans l’abandon. La vie lui paraît le plus ennuyeux des non-sens. Le monde se dresse contre elle, comme une machine stupidement implacable, pour l’écraser. La mort lui reste, seule fenêtre entre-bâillée sur le libre espace. C’est pourquoi tant de romans naturalistes, depuis Madame Bovary, finissent, d’une manière inévitable, par un suicide. Les casiers de l’observation naturaliste ressemblent à ces geôles suffocantes où Sainte Thérèse, dans sa vision de l’Enfer, se sentit bloquée, sous un plafond si bas, entre des parois si étroites qu’elle ne pouvait se tenir debout ni s’asseoir ; et, naïvement, elle s’étonnait qu’au sein de ténèbres opaques on pût distinguer toutes les choses affreuses pour la vue. Image de damnation qui n’est pas un mensonge, quand le romancier considère la société moderne, en son désordre et son athéisme. Les âmes ne peuvent plus même jeter le cri de leur détresse :

Le silence est au fond de tout le bruit qu’on fait.

Si, par intervalles, le naturaliste et le réaliste catholique ont l’air de se rejoindre, c’est dans la nausée des laideurs. Mais le premier n’y reconnaît que le jeu accidentel de forces inconscientes ; l’autre y découvre les suites du péché ; au bout des drames les plus atroces il voit entreluire la Rédemption. L’art du naturaliste est un miroir qui réfléchit de mornes surfaces ; celui du réaliste chrétien pénètre jusqu’à la substance et aux racines des événements.

Le naturalisme est tellement inhumain que ses fanatiques eux-mêmes n’ont guère pu s’y confiner. Flaubert s’abîma dans une sorte de nihilisme idéaliste, celui que le Diable, au plus aigu de la tentation, souffle à l’oreille de Saint Antoine : Peut-être qu’il n’y a rien. Zola devait aboutir au songe millénariste, puéril et grossier, d’une humanité innocente, heureuse par la satisfaction de ses appétits.

La notion de substance, seul, le catholique en possède la ferme plénitude. Il révère en toutes les choses de ce monde la main divine qui les crée et les sauve. Il admire « les lys des champs », comme Jésus les admirait, vêtus plus splendidement que Salomon sur son trône.

Jésus n’apportait pas aux hommes une chimère de perfection. Il voulait réellement souffrir et mourir. Vere passum, immolatum.