La félicité des Saints est d’un ordre paradoxal, transcendant ; elle se fonde sur un renversement des valeurs communes ; ce qui est souffrance pour les autres se tourne en bonheur pour eux. Mais cette joie surnaturelle devient comme une seconde nature, si bien qu’ils ne semblent plus pouvoir la perdre.
Dans le parloir d’un couvent je rendais un jour visite à une religieuse, femme d’un grand cœur et qui montre, d’ordinaire sur son visage, une sorte d’hilarité céleste. Elle venait, à l’instant, d’apprendre la mort d’une personne qu’elle aimait ; elle arriva, les yeux pleins de larmes ; mais le pli de ses lèvres restait souriant ; et ce sourire illuminait ses pleurs.
J’ai revu naguère un fascinant François d’Assise sculpté en bois brun par Alonso Cano, d’après quelque moine surpris dans une extase. Cette figure, comme celle du Saint Paul d’Hugo Van der Goës, concentre une double expression : regardée à droite, elle évoque, sous le capuchon, un jeune Frère, de mine fruste et radieuse, tendu vers la vision du Paradis prochain ; regardée à gauche elle donne la présence même de la Béatitude ; les muscles de la face sont caressés d’une flamme suave qui semble descendre en eux ; la bouche entr’ouverte oublie de respirer ; un rayon invisible attire en haut le regard embué d’ivresse. L’humain subsiste ; et pourtant la transfiguration est plénière. L’âme s’est déjà comme installée dans le ciel.
Je me souviens aussi d’un petit trappiste blondin à qui je demandais : Êtes-vous heureux ? — « Oh ! oui, me répondit-il, trop heureux. »
Ces ardeurs de joie ne sont-elles qu’une flambée de jeunesse ? Ici, la nature tendrait à prévaloir. Le plus grave obstacle où s’émousse la joie, ce ne sont pas les tentations ; c’est plutôt la torpeur, la fatigue d’actes longtemps réitérés, la paresse d’un Moi qui renonce à se libérer de lui-même. La joie requiert une souplesse neuve de mouvements, des impressions fraîches. Seul, un puissant amour répète sans ennui des paroles qu’use l’habitude. Le vieux moine, quand il monte d’un pas lourd à la stalle où il reprendra son office, le même depuis cinquante ans, sommeille quelquefois sur les psaumes, non seulement parce qu’il est vieux, mais parce que les psaumes n’ont pas changé.
Cependant, par le jeu de la Grâce, une loi supérieure intervient : plus on a aimé, plus on aime. L’expérience consommée de l’oraison affective vaut à l’ascète une plus ferme possession de la méthode qui soutient le colloque avec l’inlassable Ami. La joie dans la prière est un don ; elle est, à beaucoup d’égards, une science. Certains hommes d’âge possèdent un cœur plus allègre que bien des jeunes ; et ceux-là connaissent la perfection de la joie.
Ainsi donc, joie et sainteté sont synonymes. Nous le savions sans doute avant que le R. P. Hostachy eût l’heureuse audace de mettre sous leur signe les portraits de Saintes dont il nous offre la quatrième série. Mais son ouvrage illustre par toute la richesse des faits cette divine relation. Matière inépuisable, ample comme l’univers des âmes. Les formes de la joie sainte varient prodigieusement selon ses causes et ses objets, selon les caractères, les milieux et les temps.
La joie d’une Claire d’Assise, parfaitement pauvre dès qu’elle a secoué, comme la poussière de ses pieds, les biens de ce monde, ne peut être pareille à celle d’une Mélanie la jeune, s’évertuant à disperser entre les mains des pauvres une fortune si énorme qu’elle n’en sait pas l’étendue.
La joie d’une Jeanne de Chantal, femme de France, raisonnable et fine, héroïque avec réflexion, ne ressemble pas aux hyperboles extatiques d’une Angèle de Foligno.
La joie dominicaine n’est pas la joie franciscaine ; l’une est plus logicienne, dominatrice ; l’autre plus ingénue. La première considère avec Dante — dont le Paradis est thomiste — que « la béatitude se fonde d’abord sur l’acte de voir, puis sur l’acte d’aimer qui vient après[118] ». La seconde inclinerait à aimer d’abord, puis à comprendre parce qu’elle aime.