[119] Sur le Purgatoire, on se rappelle, dans les Actes des Saintes Perpétue et Félicité, la vision de Dinocrate altéré.

La joie, ils l’embrassaient en ce monde comme la fille authentique du Seigneur. Saint Grégoire de Nazianze écrivait, de son exil, à la diaconesse Olympiade, qu’elle devait haïr la tristesse. La mère du Saint, au bout d’une vie heureuse, mourut en extase devant l’autel :

« De l’une de ses mains, elle tenait la Sainte Table ; et, en élevant l’autre, elle semblait dire : « Christ, ô mon Roi, sois-moi propice. »

Grégoire lui-même, quand il se vit moribond, se fit habiller, pour mourir, de vêtements blancs.

Lorsque Mélanie l’Ancienne, qui venait de perdre son mari, enterra ses deux fils, elle ne versa aucune larme ; mais « prosternée aux pieds du Christ, elle semblait lui sourire ».

Les joies surnaturelles laissaient vivre, en les transfigurant, celles de la nature. Eustochium, un jour de fête, envoyait, en cadeau, à son maître Jérôme, un panier de cerises, des colombes, « et quelques-uns de ces bracelets d’honneur, armillae, que l’on donnait aux plus vaillants soldats de la légion ».

Saint Paulin de Nole célébrait dans un poème les douceurs de l’affection conjugale. Démétriade, à Carthage, le jour où elle reçut le flammeum des vierges, consentit à mettre sa plus belle toilette ; et cette prise de voile, dit saint Jérôme, jeta dans un délire l’assistance ; il y eut là « comme une danse joyeuse et sacrée de tout le peuple africain ».

Si les Saints fermaient une fenêtre sur les choses charnelles, c’était pour faire entrer, par une autre, à plus large flot, la splendeur du ciel. Saint Sébastien, avant son martyre, paraissait tout d’un coup environné de lumière, sous un manteau blanc, et sept Anges se tenaient debout devant lui. Saint Tiburce, marchant sur des charbons ardents, disait : « Il me semble que je marche sur un lit de roses. » La pauvreté, la mort, les supplices étaient épousés dans l’ivresse.

Pourquoi cette joie primitive touche-t-elle notre cœur comme si elle était nôtre ?

C’est qu’au fond notre sensibilité envahie par la mollesse païenne est près de celle des païens convertis. Il nous faut des Saintes, toutes en sourires, mêlées aux roses, comme la suave Thérèse de l’Enfant-Jésus. Nous avons le pressentiment de cataclysmes possibles, de temps plus cruels que ceux où saint Jérôme pleurait sur Rome détruite. Les Barbares sont à nos portes ; ils règnent déjà chez nous. Pour surmonter l’horreur des ruines, on aura besoin de joies débordantes. L’art chrétien de l’avenir sera fait d’allégresse et de clarté ; des basiliques semblables à Fourvières, des hymnes tels qu’en chantait la jeune chrétienté de l’âge d’or. Plus le monde avancera vers son terme, plus l’Église sera le dernier refuge de la joie. Car c’est elle, la femme forte, à qui les Livres Saints promettent qu’elle rira au dernier jour.