Et les cathédrales s’érigèrent, vaisseaux de gloire qui encloront, jusqu’à la fin des temps, la somme des splendeurs catholiques. Dans un chœur prodigieux comme celui du Mans, sous le triple étage des vitraux, semblable à un Paradis vermeil qui descendrait vers la terre, quand les hautes colonnes, parées d’oriflammes, tressaillent des vibrations de l’orgue et des chants mâles de la maîtrise, quand, au bas de l’autel embrasé, devant l’ostensoir où l’humilité de l’Hostie sublimise tous les hommages, entre les cierges et les encensoirs, se massent les chapes d’or, les surplis blancs, les robes violettes et les traînes de pourpre, alors le plus obscur des fidèles, en participant à cette pompe liturgique, reçoit les prémices des magnificences paradisiaques. Pour lui-même et pour la communion universelle de l’Église il possède la Présence divine, la vérité, la joie, la beauté, l’avant-goût de la vie parfaite.
Quelle fête humaine offrirait aux âmes de pareilles ivresses triomphales ?
Néanmoins, il ne faudrait pas croire que l’esprit de triomphe se soit toujours maintenu sans fléchissement ni déviation.
L’esprit de crainte le contraria : le texte du Dies irae, admirable par sa profondeur pénitente, n’évoque du Jugement que les aspects formidables. Il pose aux pieds du Juge le pécheur tremblant, mais sous-entend la suprême allégresse des justes. On y perçoit déjà la pente moderne du sentiment religieux, ramené à quelque chose d’individuel où l’homme se voit en face de Dieu, bien plus qu’il ne voit Dieu en face du genre humain.
Une autre cause devait affaiblir l’esprit de triomphe : toute force comprimée, persécutée, tend par la lutte à une perfection plus cohérente, gage, pour elle, des victoires prochaines. Toute force qui se croit victorieuse se détend, s’amollit, et perd la volonté de vaincre. C’est ainsi qu’au XIIe siècle et plus tard l’afflux des prospérités amena parmi les clercs de multiples relâchements ; les mystiques s’affligeront de cette décadence spirituelle ; Dante oppose à l’Église triomphante, à celle du Paradis, l’Église terrestre où tant de spectacles le désolent et l’indignent.
L’échec des croisades aussi avait fait sentir que, longtemps, hors de la chrétienté ou contre elle, subsisteraient des régions énormes, impénétrables à la foi.
Puis vint le déchirement de la Réforme et le jansénisme anémiant, la sécheresse rationaliste, la mondanité sceptique, tout ce qui pouvait affaiblir, dans les cœurs chrétiens, l’ingénuité de l’espérance. Le faste des liturgies, au XVIIIe siècle, survivait ; mais l’attente et le désir du Christ triomphant, comme c’était loin !
Ensuite, l’église eut à traverser une phase d’humiliations ; après les souffrances de la Terreur elle subit les chaînes du pouvoir temporel. Il fallut, pour que l’esprit de triomphe se réveillât, l’excès des adversités. C’est à la veille d’être captif que Pie IX réunit le Concile du Vatican. Une des mosaïques de Fourvières symbolise superbement cette heure triomphale ; le Pontife élevant ses bras au-dessus des mitres innombrables comme si, avec l’Église présente, celle des temps passés et futurs s’assemblait là pour entendre proclamer le dogme radieux.
Depuis lors, bien des signes ont confirmé que l’univers catholique a senti s’accroître la conscience de sa force : ascendant du Saint-Siège même parmi les nations séparées ; fierté intellectuelle de l’élite croyante ; autorité de la science orthodoxe ; renouveau des études scholastiques et de l’exégèse ; splendeur des manifestations, en particulier à Lourdes et dans les congrès eucharistiques, où le Sacrement de l’autel est glorifié, comme l’Agneau adoré dans le ciel par des multitudes sans nombre.
Durant l’Année Sainte enfin, Rome a vu s’agenouiller en ses basiliques tous les peuples de la terre ou peu s’en faut. A Bruxelles et à Paris d’imposantes assemblées ont préparé le retour des Églises dissidentes à l’unité première.