Hélène s’emporta, lui reprocha son étroitesse de vues, sa peur d’oser. Jules le croyait au moins généreux : quelle désillusion ! Puis, tout d’un coup, elle fondit en larmes, et, se renversant :

— J’étouffe, implora-t-elle. Mon flacon d’éther…

Dans l’état où elle se trouvait, Bernard trembla que cette crise ne provoquât un accident. Il la ranima, la reporta délicatement sur son lit, et, avec une voix d’intime tendresse, en lui baisant les paupières :

— Apaise-toi, dit-il, ma chérie, et dors. Demain, nous verrons à prendre le meilleur parti.

Le lendemain, il renouvela ses objections. Hélène, de plus en plus gagnée, ensorcelée par l’attente de Jules, les piétina dans l’enthousiasme d’une certitude : son frère devait réussir, et ils seraient fiers d’y contribuer. Avant de porter lui-même à Brest la dépêche de deux mots où il allait signer sa ruine, Bernard conclut simplement :

— Veuille Dieu que les choses tournent à bien. A bien ou à mal, tu pourras dire : C’est moi qui l’ai voulu.

Ensuite, il se rassura tout à fait. Jules avait reçu de ses deux autres commanditaires l’apport consenti. Les intérêts étaient servis d’une façon très ponctuelle. Bernard s’enquit, par l’entremise d’un missionnaire, si l’exploitation avait chance de prospérer. Les renseignements furent si prestigieux qu’au bout d’un an il offrit de lui-même à Jules d’être le troisième associé. Il versa encore cent cinquante mille francs ; puis, l’année d’après, pour compléter le capital promis et ne point y bloquer le reste de ses titres, il hypothéqua son domaine. Jules l’électrisait de sa confiance irrésistible : tout allait bien ; il triomphait ; dans quelques mois il saignerait ses arbres.

Or, on était en juin 1914. La guerre s’abattit, comme un cyclone, sur leurs espoirs. Mobilisé, Jules reçut, la mort dans l’âme, l’ordre de partir, mais obéit. Il dut, avant de s’embarquer, confier son entreprise à un chef de culture péruvien, sec meneur d’esclaves, d’une incertaine probité. M. Fergus Fergusson, enthousiaste de la France, résolu à s’engager, prit le même bateau que lui.

En arrivant à Brest où il rejoignit son dépôt, Jules trouva sa sœur et son beau-frère dans une situation proche de la détresse. Les six mille francs de rente qu’ils n’avaient pas aliénés pour lui consistaient en valeurs ottomanes et hongroises ; ils ne touchaient donc plus un sou de revenu. Sur les sommes enlisées à Singapour, qui leur prêterait ? Le prix du caoutchouc tombait à rien. Et les fermiers de Portzic les prévenaient déjà qu’ils ne pourraient plus payer leur ferme !

Bernard avait accueilli sans affolement l’imminence de ce désastre. Il n’adressa aucun reproche à Jules ni à Hélène ; il se jugeait plus blâmable que son épouse, car il aurait dû tenir tête à ses instigations. Qu’était, au reste, leur infortune devant l’énormité des fléaux dont la vision le déchirait ! Quand il sentait Hélène accablée :