« Au cas où votre réponse sera favorable, prévenez-moi par un câblogramme de deux mots : Proposition acceptée. »

Quand cette lettre arriva chez les Dieuzède, le 11 avril 1910, Hélène attendait la naissance de son fils Charles. Elle souffrait d’une irritation nerveuse, dont, par moments, son mari s’affectait. Le soir où elle lut ce que demandait Jules, elle en eut la fièvre, elle ne dormit pas. A travers les lignes de l’écriture penchée et impérieuse, la volonté de son frère aimantait la sienne dans le sens de l’acceptation. Elle imaginait, subissait l’anxiété du calculateur exigeant une force motrice pour mettre en marche tous les rouages d’une combinaison magnifique. Accoudée sur son oreiller, passé minuit, elle disait à Bernard qui, une main dans la fente de son gilet, s’éloignait jusqu’au fond de la vaste chambre, la tête courbée, à pas pesants :

— Un geste de nous, une chiquenaude, deux mots sur un papier, et l’avenir de Jules serait bâti. Et nous-mêmes, si nous avons encore deux ou trois enfants, nous pourrions les bien doter comme les autres, sans nous mettre sur la paille…

Elle discernait, malgré tout, le risque énorme d’un engagement ; Bernard, se rapprochant, lui en remontra la gravité :

— Si Jules ne trouve pas un troisième associé, irons-nous aventurer dans son affaire quatre cent cinquante mille francs ? Si elle avorte, tu sais ce qui nous restera.

— Mais, répliquait Hélène, nous verrons bien d’ici un an. Il sera temps encore de nous retirer.

— Tu te figures ! Quand nous aurons mis le bout du petit doigt dans l’anneau, Jules est plus fort que nous, il nous mènera où nous ne voudrons pas. Et, de toute manière, notre fortune ne sera plus nôtre, mais à lui.

— Crois-tu donc, protesta-t-elle en s’élançant hors du lit sur sa chaise longue où elle lui fit signe de s’asseoir contre ses genoux, crois-tu que tes titres soient mieux à toi, quand ils roulent aux mains de boursicotiers anonymes ?

Debout et à quelques pas, Bernard la regardait dressée à demi, froissant de ses pieds nus le velours d’un coussin.

— Hélène, proféra-t-il d’un ton de solennité qu’il prenait rarement, pour moi peu m’importerait d’avoir ou de ne pas avoir. L’argent n’est qu’un domestique, et je ne serai jamais l’esclave d’un domestique. A cause de toi et des enfants je dois être sage. Ce que veut Jules est impossible.