Elle avait beau se justifier, Bernard entrevoyait, sous cet « amusement » du gain, une passion semblable à celle du jeu. Cependant il la tolérait chez elle, ainsi qu’il lui supportait des goûts peu compatibles avec les siens. Il avait cru épouser une femme modeste dans ses fantaisies, dédaigneuse des bagatelles : maintenant qu’Hélène pouvait se satisfaire, le luxe futile, l’éphémère de la mode la tentaient ; elle préférait des « nouveautés » au linge solide de la maison ; pour choisir des chemises à jour ou un chapeau, elle perdait sans honte la moitié d’une après-midi. Au lieu que Bernard chérissait la sauvagerie de son désert, elle éprouvait des fringales d’agitation mondaine ; afin d’abréger les allées et venues entre Portzic et la ville, elle démontra qu’une automobile était indispensable ; elle donna, au manoir, quelques grandes réunions musicales ; puis elle eut le caprice d’une kermesse pour les pauvres dont le frivole tohu-bohu contraria Bernard odieusement.
Une chose, plus que toute autre, le peinait dans les dispositions d’Hélène : il l’avait estimée pieuse, d’une foi réfléchie, seul domaine où elle résistait à Jules qui se déclarait positiviste pour ne pas se reconnaître athée. Mais, dès les premiers mois de son mariage, il se rendit compte qu’elle s’attardait, loin derrière lui, au porche de l’église, plus près de la sortie que du tabernacle. Le peu de vie dévote qu’elle continua demeurait néanmoins sincère ; elle admettait le mysticisme de Bernard, mais se dispensait de le suivre, parce que ses propensions la tournaient ailleurs. « Trop songer à Dieu, confessait-elle, est au-dessus de mes forces. »
En dépit de ces divergences, ils faisaient un bon ménage, et Bernard aimait sa femme. Il lui pardonnait ses points fragiles, indulgent comme peut l’être un homme supérieur, quand il a exploré sa propre misère intime. Même il savait gré à Hélène de ne point valoir Édith ; ainsi la figure de la morte subsistait plus intacte dans sa vision, protégée par une fidélité idéale qui ne lui semblait pas, à l’égard de son épouse, une infidélité. Hélène n’ignora point qu’un étrange et profond amour, brisé par un accident sinistre, avait habité, avant elle, sa chambre nuptiale ; et, plus d’une fois, lorsque Bernard la tenait entre ses bras, elle sentit glisser au fond de ses yeux l’ombre insaisissable. Jamais, sur Édith, la moindre allusion ne franchit ses lèvres ; il lui eût été odieux d’y penser, elle ne voulait pas savoir. Sa discrétion toucha Bernard, comme une délicatesse. En se détournant d’une curiosité vaine et amère, elle fut habile à son insu. Peu à peu, sa présence vivante diminua celle de la défunte ; Bernard, après quatre ans, était devenu beaucoup plus amoureux d’elle que le soir de son mariage. Il cédait au charme de son épanouissement.
La quiétude plantureuse d’une existence où ses désirs se voyaient assouvis en même temps que formés embellissait Hélène dans une maturité sans lourdeur. Les lignes de son visage et de son corps s’étaient arrondies en conservant une distinction fluette : un sang plus heureux animait la pâleur un peu sèche de son teint, le brun clair de ses prunelles, la pointe diaphane d’un nez dont les ailes se devinaient promptes aux émois tendres ou impatients, et ses lèvres déliées comme deux fils de soie vermeille. Le bulbe opulent de sa chevelure, la nonchalance potelée de ses mains respiraient une plénitude vitale qui insinuait à Bernard un paisible et sensuel abandon.
Leur intimité se resserrait, parfois longuement, lorsque avait passé la saison des fêtes, et, si une pique d’amour-propre, la surprise d’une vilenie incitaient Hélène à bouder, pour un temps, le monde et ses noirceurs. Bernard connut des périodes très douces où l’illusion recommença. Entendre, sous le bruissement de ses chênes, gazouiller ses enfants, et la harpe, dans le grand salon, dérouler ses harmonies lunaires, ses vagues de sons crépitantes, immenses comme le branle des eaux solennelles, c’étaient des joies si simples qu’il pensait pouvoir en jouir sans mériter de les perdre. Hélène le captivait, — elle le savait trop, — par l’extase musicale : tandis qu’il l’écoutait et la regardait jouer, ou l’accompagnait au piano, les voluptés dont vibrait sa mémoire s’enlaçaient aux voluptés attendues ; des réminiscences affectueuses se fondaient en rêves éthérés ; une exaltation mêlée de torpeur liait son intelligence et son vouloir au prestige des doigts agiles maîtrisant le clavier des cordes. Hélène, tout inégal que fût son jeu, l’absorbait alors dans une possession souveraine. Et pourquoi eût-il résisté ? Il croyait à son amour, il n’avait aucun motif de doute ; elle-même se jugeait, à son égard, sans reproche ; seulement elle l’aimait pour le faire sien plus que pour être à lui, tournant au profit de sa domination la confiance qu’il reposait en elle.
Quand Jules établit ses téméraires projets, dupe de leur avenir, elle n’oublia pas une occasion d’en gonfler, devant son mari, les merveilles : il ne se laissa point entraîner à un concours immédiat, mais la certitude s’installa dans son esprit que son beau-frère aboutirait.
Jules s’était embarqué, à Toulon, sur un des navires de l’Orient Line qui faisaient escale aux Sablettes. Deux mois après son arrivée à Singapour, Bernard eut de lui une lettre enthousiaste et pressante : le pays était magnifique ; la concession des terrains, l’achat des arbres, d’un prix très abordable ; les coolies se louaient à raison de deux cents francs pour trois ans ; les baraquements ne seraient pas « une grosse affaire ». Le problème, presque résolu, restait de mettre en train l’entreprise, de la faire vivre les quatre premières années, jusqu’à ce qu’on pût saigner les arbres.
Fort des assurances qu’avait réitérées le fabricant de boulons, Jules avait décidé M. Fergus Fergusson à promettre une seconde part du capital, si un troisième associé déposait en garantie le dernier tiers des treize cent cinquante mille francs. Il ne s’agissait, au début, que d’en verser cent cinquante mille dont les intérêts, tout de suite, donneraient du six pour cent. Cet exposé mirifique s’achevait comme son préambule le laissait prévoir :
« Et maintenant, mon cher Bernard, vous me connaissez, je ne suis pas l’homme des faux-fuyants, je vais droit au fait. Je ne vous dirai point : « Voulez-vous être le troisième associé ? » Je vous dirai seulement : « Voulez-vous me fournir le moyen et le temps de le trouver, en me servant de caution, en me prêtant à six pour cent les cent cinquante mille francs qu’on exige ? Vous êtes, je le sais déjà, le frère généreux qui peut me comprendre. Vous faites confiance à mon avenir. Réfléchissez, au surplus, que la moitié de votre avoir est placée en fonds d’État étrangers, donc à la merci d’une guerre ou d’une révolution. Il n’y a d’intéressant aujourd’hui que les entreprises industrielles et coloniales. Si je n’avais pas en main cette affaire de caoutchouc, j’aurais songé à l’acquisition d’une palmeraie, dans le Sud-Algérien.
« Concluez : entre la fortune et moi je vois une simple petite porte à ouvrir. Que vous m’aidiez à tourner la clef au creux de la serrure, me voilà maître de la position, et je suis forcé de reconnaître avec vous : La Providence existe. Sinon, tous mes efforts et toutes mes chances retombent à zéro ; je n’aurai plus qu’à reprendre ma place de gratte-papier sans espoir, derrière la grille d’un guichet. »
Et Jules, en post-scriptum, avait appuyé :