Sa vulgaire et foudroyante disparition laissa Bernard dans la stupeur d’un chagrin qui, d’abord, ne voulut pas comprendre. Ensuite, le sens d’outre-tombe de cette catastrophe bouleversa d’une angoissante lucidité son désespoir. Les certitudes pieuses où sa jeunesse avait été nourrie se ranimèrent pour lui crier : « La mort n’est qu’un simulacre ; celle que tu aimes vit à jamais. — Si elle vit, interrogea son tourment, quelle sera son éternité ? Pourquoi elle et non moi ? » Le désir d’expier son désastreux amour lui suggéra de vendre ses biens, d’en distribuer l’argent à des œuvres de miséricorde et de se reléguer lui-même dans une cellule de quelque Chartreuse. Un chartreux qu’il consulta le dissuada de cette claustration romanesque, l’engagea fermement à songer au mariage.
Bernard crut son conseil, sentant que son tête-à-tête illusoire avec la morte, dans les chambres vides de sa demeure, l’induisait en un état d’absence proche de la folie. Une de ses tantes lui proposa Hélène Restout, fille d’un commissaire de la marine retraité. Les Restout étaient Normands, se disaient apparentés au célèbre peintre rouennais. Hélène plut à Bernard, et il se flatta de la rendre heureuse. Elle n’était point ce qu’on appelle une jolie personne, mais sa finesse anormale de traits et de manières la destinait à le captiver autant qu’elle éloignait le commun des hommes. Son naturel semblait franc et sûr, plus réfléchi que folâtre. Elle ne réprimait pas une inquiète nervosité, aimable cependant parce qu’elle la tournait en action vive. Bernard la devina trop occupée de soi, avec une pente à s’exagérer les conséquences de ses moindres gestes. Seulement, s’il exigeait une femme sans défauts, se marierait-il ? Les attraits d’Hélène se dévoilèrent avant ses faiblesses. Initiée aux choses de l’esprit, elle laissait entrevoir des lectures sérieuses dont elle avait beaucoup retenu ; l’intelligence des idées émergeait dans ses propos, de même que les grâces de son corsage sous les plis adroits de sa robe. Elle jouait de la harpe, et ce n’était pas en vue de faire valoir ses mains ; les résonances de l’instrument s’amplifiaient à son toucher, comme si elle dénouait une chevelure de constellations, ou, d’une façon plus terrestre, comme si elle précipitait dans une corbeille de cristal des pierreries fulgurantes, de l’or tintant, de l’or chantant.
Bernard ne démêla d’abord en ses véhémences de musicienne que l’émoi d’un cœur juvénile qui s’élançait à l’amour prochain. Au fond, l’appétit d’Hélène, c’était la fortune, une vie brillante et large, beaucoup d’or à manier. Sa mère, qui la traitait durement, avait le renom d’une femme dépensière et joueuse. M. Restout, homme strict, laborieux, faillit, plus d’une fois, pour éviter la ruine, se séparer d’elle. Grandie dans cet intérieur gêné, pourvue d’une piètre dot, Hélène, à vingt-quatre ans, risquait de faire un mariage médiocre ou de vieillir parmi les involontaires cohortes des vierges perpétuelles.
La rencontre de Bernard eut l’à-propos d’une brise soudaine pour une barque immobilisée dans le chenal d’un port. Est-ce à dire qu’elle l’épousa par vile ambition, en calculatrice ? Son caractère était autrement compliqué ; elle possédait une âme à tiroirs et à ressorts secrets. Des instincts qui habitaient, chez elle, les replis obscurs de son Moi, la partie supérieure d’elle-même ne recevait qu’une connaissance diffuse et un sourd ébranlement. Elle crut aimer en Bernard la singularité romantique de sa physionomie, sa hauteur de vues, sa générosité, tout ce qu’il avait d’intelligent et, disait-elle, « de sublime ». Mais ce contemplatif, cloîtré dans un idéal, et gauche parfois devant l’imprévu des obstacles, décevait le tempérament d’Hélène. Étant subtile, embrouillée, elle cherchait le simplisme de la force. Celui qui l’aurait totalement conquise, c’eût été quelqu’un de résolu, d’aventureux, un dominateur d’affaires et d’idées, qui sût être de son temps, spéculer sur lui, en extraire la plus vaste somme de puissance et d’opulence, un homme semblable à ce que voulait devenir Jules, son frère aîné.
Pour comprendre Hélène il fallait connaître Jules Restout. Ce garçon, à l’époque où se maria sa sœur, n’occupait encore, dans une banque de Brest, qu’un emploi de second ordre. Élégant d’allures, armé d’une pénétration d’esprit et, sous un air d’indolence, d’une audace qui ne doutait de rien, il voyait tarder, faute de capitaux, le moment de se faire place au grand soleil. Adolescent, il avait peu travaillé ; il disait à son père quand celui-ci lui reprochait son dédain des prix et des diplômes : « Je gagnerai plus d’argent que toi, et avec moins de peine. » Vers sa vingt-cinquième année il se mit en tête d’étudier l’anglais et l’espagnol ; il acquit un ensemble de notions qui le mettraient à même de se faire pratiquement arpenteur, architecte, ingénieur, exploiteur de terres et d’hommes. Il méditait une entreprise exotique où il deviendrait riche en dix ans. Le manque de fonds l’exaspérait.
Au mois de septembre 1910, il était venu à Paris, quelques jours, afin d’y tâter « des relations profitables. » Il prit, un soir, le train pour Enghien, entra au Casino, risqua trois cents francs, en gagna dix mille, et partit. Le lendemain matin, par une concordance que Bernard, après la catastrophe, jugea « diabolique », il reçut à son hôtel une lettre datée de Singapour. Elle était d’un négociant de souche écossaise qu’il avait connu pendant un séjour à Londres. Confident de ses projets, M. Fergus Fergusson l’avertissait que, s’il pouvait s’assurer de raisonnables avances, treize à quinze cent mille francs, une fortune venait à portée de sa main : il lui offrait à diriger une plantation de caoutchouc.
Jules conta le synchronisme des conjonctures à M. Dervart, un gros usinier qui gagnait, au bas mot, en fabriquant des boulons de rails, un million par an : « Procurez-vous, lui dit cet insouciant ploutocrate, les deux tiers de la somme, et je mets l’appoint. »
De retour à Brest, Jules s’en fut droit chez Bernard, l’étonna par le récit de sa chance double et singulière ; n’augurait-elle pas le miroitant avenir qu’il contraignait de naître, à force de le vouloir ? Mais il se garda d’excéder son beau-frère en impétrant, du premier coup, des sommes alarmantes : une huitaine de mille francs, ajoutés aux dix mille, couvriraient ses premières dépenses d’installation. Bernard les lui promit, négligemment, comme si la chose était toute simple.
Malgré ses bontés pour Jules, ses aspirations mystiques ne pouvaient fraterniser avec les impatiences d’un ambitieux s’appropriant en désir le monde, ainsi que le lion de la forêt dit : « La forêt est à moi. » Ce jeune homme pourtant lui paraissait aussi capable de réussir que lui-même l’eût été peu. Il admirait son « boutehors » aisé, sa vivacité à concevoir, son énergie à entreprendre. Hélène, que Jules fascinait, stimulée par sa mère qui mettait en Jules toutes ses espérances, développait les illusions de Bernard sur le grand homme de la famille. Elle était alors mariée depuis six ans ; ses deux filles étaient nées. Elle savait gouverner son époux, manœuvrer sa volonté sans que le frôlement de ses mains expertes irritât son indépendance ombrageuse. Elle le conseillait dans ses placements, lui en suggéra de fructueux. Il avait dû s’apercevoir de son penchant à spéculer ; il observa que, lorsqu’elle ouvrait un journal, ses yeux cherchaient spontanément la cote des valeurs ou les tirages des obligations. D’autre part, il la voyait généreuse, même prodigue, très loin du sordide amour de l’argent pour l’argent. S’il la grondait de clouer sa pensée à des calculs de plus-value, à des ventes et à des achats de misérables titres, elle répliquait d’un petit ton décisif :
— Et les dots de tes filles, tu n’y songes pas ? Il faut bien que je devienne pratique pour t’épargner de l’être. Mon père et Jules me l’ont trop souvent dit : un capital qu’on laisse dormir est un capital mourant. Et puis, cela m’amuse, comme, si j’allais à la chasse, de faire lever un lièvre, sans penser que je le mangerai…