En dépit de son optimisme, une remarque l’avait affecté beaucoup plus que la perte du service, beaucoup plus que l’explosion nerveuse d’Hélène : pendant que celle-ci déchargeait ses doléances, il s’était aperçu que Paulette, sa seconde fille, petite brune frisée, précoce et pointue, le visait de ses prunelles ironiques, sinon hostiles, jouissant de le croire humilié ; et son coup d’œil, tacitement, signifiait : « C’est toi qui es la cause de tout. »
Bernard était un de ces hommes doux qu’on supposerait incapables d’offenser même un crapaud. Quoiqu’il admît la chute originelle, le mystère de la malice humaine le dépassait ; il avait peine à comprendre pourquoi l’un quelconque de ses semblables aurait envers lui de l’animadversion. Que sa propre fille, à dix ans, le jugeât et le condamnât, il ne pouvait s’empêcher d’en être meurtri. Sa ruine, il l’avait soutenue avec une constance magnanime, peut-être parce qu’il ne connaissait la misère qu’en idée ; et il en venait à concevoir, pour lui-même, la pauvreté comme un état plus parfait que la richesse. Dans son avenir de gagne-denier, il envisageait une élévation intérieure, un changement presque joyeux ; si des perspectives de détresse le troublaient, il se raffermissait en cette vue mystique : « Je croyais avoir quelque chose, et je n’avais rien. Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté ; que le nom du Seigneur soit béni. » Pour les siens, au contraire, comment ne se fût-il pas tourmenté ?
Mme Dieuzède se désespérait de la gêne présente ; elle entendait renifler à ses talons ces deux chiennes, l’indigence et la faim. Seule, Adèle, leur fille aînée, créature saine et radieuse, prenait les jours comme ils étaient faits. Paulette, vibratile, d’un naturel inquiet et retors, sans cesse obsédée de sa petite personne, engouée de colifichets, encline à contredire, à se plaindre, jetait noir sur noir dans tous les amoindrissements et les resserrements de la vie domestique. Elle maugréait, plus que sa mère, en cette journée excédante, de la fatigue commune, du désarroi, du taudis de maison qu’elle comparait au manoir perdu ; au lieu de sa chambrette tendue de soie bleue qui s’ouvrait devant la mer et les bois, la chambre vilainement tapissée qu’elle partagerait avec Adèle n’aurait pour horizon que le panonceau dédoré, la façade ladre et décrépite de Me Lendormy. Ses amertumes justifiaient-elles l’incisive malveillance de son œil d’enfant que Bernard avait senti pointé sur son cœur comme la lame d’un canif ? Paulette ne l’aimait point, il se rendait à cette évidence affligeante ; et son animosité, dont il percevait la cause, procédait d’une sinistre injustice.
Bernard, en effet, s’était ruiné par une série de complications où il n’avait commis qu’une faute : écouter sa femme, et vouloir aider son beau-frère, Jules Restout, le responsable de leur effondrement.
M. Dieuzède père, un courtier maritime de Brest, avait laissé orphelin Bernard à peine majeur, avec une fortune d’environ six cent mille francs. Il était d’une famille girondine, natif de Libourne et déluré d’esprit. Il avait amassé de l’argent par les bénéfices de ses affaires, mais sans être un homme d’argent. Bernard le fut encore moins ; sa mère, une Bretonne, éperdument idéaliste, morte alors qu’il atteignait sa quinzième année, lui avait transmis son évangélique insouciance pour le lucre et les calculs d’intérêt.
Au terme d’une licence de droit qui rebuta ses goûts d’imaginatif impropre à la chicane, à ses formules et à ses finasseries, le jeune Dieuzède se crut dispensé par son patrimoine de s’atteler, comme un cheval de tombereau, dans les brancards d’un travail servile. C’était selon lui qu’il prétendait vivre ; une solitude agreste, de beaux livres, des joies musicales suffiraient à remplir son rêve. Il se retira dans le manoir paternel, à Portzic, d’où l’on domine les passes du Goulet et la pleine mer. Des landes, une futaie de chênes établissaient une sorte de désert entre les routes fréquentées et les abords de sa maison. Dans les harmonies dont il s’entourait, il modelait une figure de son âme que rien ne dérangeait, et, volontiers, il eût fait peindre sur le vitrail de sa haute salle la devise païennement chimérique :
Ici, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.
Des visites d’amis, des séances de musique où il tenait la partie de piano, des courses à la ville prévenaient la lassitude d’un trop long silence contemplatif. Son isolement ressembla, dix-huit mois, à du bonheur. Un jour qu’il flânait dans Brest, il rencontra, rue de Siam, chez un marchand d’ivoires anciens, une jeune femme qui le revit ailleurs et qui l’aima. Bernard ne céda que par degrés à cette passion, mais il trouvait en la personne d’Édith Chanteloup de subtiles affinités avec son intelligence et ses appétits d’amour, jusque-là sans objet charnel. Il l’aurait épousée si elle n’avait porté le nom d’un mari authentique, bien que toujours absent.
Leur intimité observa, les premiers temps, quelques dehors d’amitié prudente. Puis, Édith vint habiter le manoir de la lande. Trois ans d’illusion leur furent concédés. Leurs deux vies n’avaient d’autre fin qu’eux-mêmes. Ni une satiété ni une querelle ne gâta cette idolâtrie éperdue et tranquille. Par instants, ils se disaient que la force de leur tendresse maintenait autour d’eux un cercle magique signifiant à la douleur : « Jamais tu n’approcheras. » Un matin de septembre, Édith eut la fantaisie de se baigner au large des falaises ; prise d’une crampe, elle se noya sous les yeux de son amant.