Elle regardait, en lui assénant ce reproche, Bernard incliné au-dessus de Charles qui se rendormait ; le profil de son gendre était celui d’un homme consterné ; mais elle ne devina point la cause de son angoisse ; une seule idée le bouleversait :

— Si Jules ne revient plus, Hélène reprendra ses visites à l’hôpital, elle reverra Glenka !

On eût dit que les conjonctures se coalisaient pour l’achèvement de son infortune. Il avait défendu contre Jules le budget du prochain mois, la nourriture des siens, et son mouvement d’énergie servirait à faciliter une catastrophe pire que tout. La conspiration de puissances maléfiques tournait à son dam ses actes virils comme ses faiblesses. De plus forts que lui eussent été, sur l’instant, accablés. Il répondit néanmoins à sa belle-mère :

— Cette crise n’aurait pas eu lieu, si Jules n’avait tenu entre ses doigts la tentation des billets.

Mme Restout prit sa figure la plus pincée et, tortillant la chaîne d’or qui décorait sa maigre poitrine :

— Naturellement, dit-elle, je suis cause si Jules paye les suites de sa blessure, si le pauvre garçon n’est pas toujours maître de ses nerfs. Mais, mon cher, je comprends un peu son exaspération. Vous êtes d’une mesquinerie dans vos prudences ! Quand on se croit près du naufrage, on ne marchande pas au sauveteur le bout de corde dont il a besoin pour vous repêcher.

Bernard avait trop beau jeu à se défendre. Toutefois, il lui répugnait d’étaler sa misère devant Mme Restout, alors qu’il l’hébergeait sous son toit. Quand il eut pourtant révélé la balance de son avoir et des besoins du ménage, cette femme épineuse, implacable dans les rancœurs de sa vanité, ne trouva pas un mot de compassion :

— Puisque vous en êtes là, résolut-elle, vous faites bien de m’avertir. Je ne veux pas rogner « vos suprêmes bouchées ». Demain, j’irai embrasser Jules et, le soir, je me rembarquerai pour Brest.

Hélène la supplia de rester. Bernard ne se joignit pas à ses instances. Sa belle-mère pesait sur Hélène d’une si louche mondanité ! Ses propos n’étaient que « de blouses kimonos en tulle brodé de perles, de combinaisons en batiste, de crème pour effacer les rides ». Elle se plaisait à nommer des femmes qui, ayant divorcé, se remariaient brillamment. Était-ce donc une politique en vue de pervertir Hélène ? Ou plutôt se consolait-elle de vieillir sans gloire par des images de luxe et de désordre extravagant ? Répercuté dans sa frivole cervelle, le chaos de la guerre y semblait avoir démoli les principes de conduite que jadis elle révérait au moins en paroles.

Lorsqu’elle se fut retirée, Hélène, pensive et lente, se déshabilla. Elle excusait Jules du cynique escamotage des billets et de l’esclandre abominable ; Jules était un malade digne de commisération. Mais, devant elle, Bernard sortait diminué de ce conflit où il n’avait cependant lutté, elle le savait bien, que pour elle et ses enfants. « Ton mari est un jean-foutre », l’injure demeurait collée, comme un crachat, sur le dos du malheureux. Jules aurait-il osé la vomir, si Bernard l’avait tenu en respect ? Un faible qui résiste, mais trop tard, appelle sur soi l’ignominie.