Bernard parut touché et lui baisa la main. Il n’eût demandé qu’à se laisser reprendre. Mais les bonnes grâces d’Hélène ne se révélaient-elles pas concertées avec le manège de Mme Restout ? Et il fut réduit à cette déchirante incertitude :

— Si elle ment, pourquoi ment-elle ? Veut-on m’extraire par la douceur ce que n’ont su obtenir les sottises de Jules ? A moins que de pires motifs ne l’entraînent à m’abuser…

Bernard avait le cœur trop simple pour atteindre toute l’indistincte vérité. Hélène, après s’être, de longs jours, débattue contre l’attrait dangereux qui la précipitait vers Glenka, se croyait maintenant à bout de forces, ne se défendait presque plus. Mais, en cédant à une inclination qu’elle ne voulait pas appeler de l’amour, elle s’imaginait en compenser la faiblesse dans un retour de générosité ou de compassion envers son mari. L’illusion de cet équilibre lui assurait un moment de répit, une délivrance apparente. De là son retour à la joie, à une fausse joie, prélude d’horribles bouleversements.

Et, au-dessus de ce dualisme, pour en couvrir la duplicité, une raison moins secrète émergeait, lui conseillait d’amadouer Bernard, de le soumettre à ses vues. Elle discernait l’erreur commise, la veille, par Jules, le cynisme du simulacre de friponnerie et de la sortie furibonde où s’était mêlé, elle le devinait, un cabotinage combiné d’avance. Jules professait qu’il faut, « pour assouplir les gens, les aplatir et les terrifier ». Cette maxime de marchand d’esclaves, imprudemment appliquée à son beau-frère, n’avait pas réussi. Or, il ne pouvait se passer de Bernard, et celui-ci le comprenait bien. Alors que Jules s’était aventuré à exiger un million et demi, quêter pour un voyage « quelques centaines de francs » atterrait son orgueil. Il aimait mieux « rebrasser en famille le haillon de sa gueuserie » que mendier à Fergus Fergusson, quand il aurait son adresse, ou à Glenka.

A Glenka. C’était la peur d’Hélène que son frère ne lui fît un emprunt. Cette démarche de Jules l’aurait vexée comme une malencontreuse indélicatesse. Donc, tout à l’heure, elle l’avait engagé de toutes ses forces à se raccommoder avec Bernard, et, sa mère la secondant, elle recousait de son mieux la déchirure qu’elle sentait béante.

Le soir, dans l’intimité de leur chambre, elle fut discrètement séductrice. Très peu de coquetterie suffisait auprès d’un homme dont la jalousie attisait l’amoureuse inquiétude. Elle-même, en s’offrant à lui, ne savait guère si elle mentait ; elle leurrait dans les joies permises l’attente des autres qui la brûlait.

Bernard, une fois de plus, essayait de la croire sincère. Ah ! s’il avait pu effacer comme un cauchemar les présomptions accumulées ! Quand il attirait Hélène entre ses grands bras, il connaissait les affres d’un avare qui se dit en palpant et en contemplant son trésor : « Demain, peut-être, il me sera volé ». Puis il se reprochait de la désirer avec l’égoïste cupidité de son cœur ; il aurait voulu lui cacher la frénésie de ses sens torturés, paraître l’aimer comme d’habitude :

— Je mérite de la perdre, puisque je tiens à elle autant qu’un lion à sa proie.

Hélène était surprise de ses ardeurs excessives ; mais elle ne soupçonnait pas qu’il fût jaloux :

— Il me sent moins à lui, conjecturait-elle ; donc il est d’autant plus à moi.