Bernard, en ce moment, venait d’ouvrir l’armoire flamande, y serrait un in-octavo gothique à dos fauve orné de feuillages, très rare exemplaire du livre de Jean Bouchet : Les Triumphes de la noble et amoureuse dame et lart de honnestement aymer. Le vieux baron Lancelot, à court d’argent, l’avait chargé d’en tirer un bon prix, et Bernard allait le confier à Durel.

Me Lendormy se dirigea vers l’armoire, curieux d’inspecter ce qu’elle enfermait. Il palpa le bois qui garnissait l’intérieur des panneaux :

— Peuh ! murmura-t-il, du sapin !

— Du sapin d’Alsace, expliqua Bernard. Dans toutes les armoires anciennes on insérait des bois variés.

— Dame ! il est solide ; et je vous en souhaite d’aussi bon, quand vous serez mort, pour le cercueil où vous moisirez. Mais du sapin est toujours du sapin et ça ne vaut ni du noyer ni du chêne.

— Vous plaisantez, M. Lendormy. Mon armoire est une pièce à peu près unique. Je n’en ai vu qu’une semblable et moins belle, au musée de Colmar.

— Si j’en crois une dame de mes amies, contesta l’huissier, Rodin, le fameux sculpteur, possède une armoire comme la vôtre, et plus avantageuse.

Qui était cette dame ? Mme Macreuse apparemment, puisqu’elle faisait sonner haut ses relations avec Rodin. Quels louches commerces l’acoquinaient à Lendormy ? Si elle lui avait cité l’armoire de Rodin, ce devait être en guignant celle des Dieuzède.

— Un commissaire-priseur, à Brest, appuya Bernard, me l’a estimée, au bas mot, trente mille francs.

Me Lendormy pointa sur l’honnête face de Bernard son œil torve, et ses lèvres de sangsue se gonflèrent comme dans un mouvement de succion. Sa pensée fut : « Nous y voilà ; il veut y vendre. »