— Méfiez-vous, mon cher monsieur, insinua-t-il, des commissaires-priseurs. Ces gas-là sont trop malins. Mais, sur votre armoire, vous vous forgez des illusions. Qu’est-ce qui voudrait, à c’te heure, de ce monument ? Un grand seigneur ? Il n’y en a plus. La Fortune est une vieille farceuse. Transmutat honores, comme dit Horace dans l’Écriture Sainte. Vous qui êtes un érudit, M. Dieuzède, vous savez ça mieux que moi. Les engraissés de la guerre ne sont pas forts pour les antiquités. Le nouveau les arrange mieux… Elle est plus lourde qu’un éléphant, votre armoire. Si jamais vous me faites l’honneur d’entrer chez moi, je vous montrerai dans ma salle à manger un buffet Renaissance qui provient du garde-meuble de Compiègne. Authentique, il a tous ses papiers. Celui-là, c’est de l’élégance, de la vraie, ou je ne m’y connais pas. Et puis, laissez-moi vous l’apprendre, votre armoire tient compagnie aux fleurs de lys du rideau, elle a l’air d’une manifestation politique. Si la peste, au respect que je vous dois, monte la garde le long de votre devanture, ne cherchez pas ailleurs qui vous l’amène. Quand on achète chez vous, on se compromet, et, ici, on n’aime point à se compromettre. Vos fleurs de lys et votre meuble, vous feriez mieux de les remiser dans vos chambres, de mettre à la place de ladite armoire un rayonnage où vous poseriez en piles le Bréviaire d’amour, la Clef des songes, avec des cartes postales un peu… guillerettes. Je vous jure que vos affaires se débrouilleraient.
Bernard haussa les épaules ; toujours la ritournelle : s’avilir ou crever de faim ! Mais Lendormy avait prise sur son vouloir, en tant qu’il le contredisait ; accroché par un secret hameçon, au lieu de laisser venir à lui son homme, il se laissa tirer dans ses eaux, et même devança, comme impatient d’en finir, l’attente du rapace usurier.
— Monsieur Lendormy, vous êtes peu capable d’apprécier le grand caractère d’un meuble qui ne ressemble à aucun. Vous comprenez pourtant qu’il vaut son prix. Connaîtriez-vous un prêteur sur gages qui le prendrait en dépôt, jusqu’à ce que la crise présente soit conjurée ?
Instantanément, Lendormy se composa une figure sérieuse et rigide, celle d’un finassier qu’on tâte sur son terrain. Jamais il n’aurait cru emporter si vite la position ; il convoitait, depuis des mois, l’armoire et savait qu’un courtier américain lui en offrirait dix mille dollars. L’important, pour lui, était de se l’adjuger au meilleur compte possible :
— Ces gens sont à bout, songeait-il, l’index contre sa joue gauche et caressant du pouce son menton huileux.
Après un silence à dessein prolongé où il étudiait sardoniquement la physionomie de l’emprunteur contractée par l’incertitude :
— Un prêt sur gages ? fit-il en haussant les deux bourses de ses sourcils. Dame ! Les temps sont étroits. Dès qu’on déplace une somme, on perd un argent fou…
Et il regardait vers le plancher, à la façon d’un homme qui cherche, mais ne trouve pas.
— Voyons, mon voisin, dit Bernard qu’irritait cette comédie. Ce n’est point d’hier que je vous connais. Avec moi dispensez-vous de ces barguignages. Êtes-vous disposé à me prêter sur l’armoire huit mille francs, et quels intérêts demanderiez-vous ?
— Huit mille francs ! Comme vous y allez, mon pauvre monsieur ! Où les prendre ? Et, si vous ne me les rendiez pas, je ne serais jamais sûr, en vendant votre guimbarde, de rentrer dans mes avances.