— Alors, n’en parlons plus, répliqua Bernard, ferme tout d’un coup. Mon beau-frère doit aller à Paris la semaine prochaine ; il s’en occupera.

Sec et dépité, Lendormy se contenta de répondre :

— Si vous voulez. Faites pour le mieux. Mais on ne peut tirer du sang d’une pierre.

Il s’assit, déplia un journal, et la négociation tomba. Bernard, tandis qu’il servait une cliente âgée, une grand’mère qui venait acheter à l’usage de son petit-fils les Mémoires d’un âne, s’appliqua le titre du livre qu’il enveloppait.

— L’âne exemplaire, c’est moi. J’ai révélé notre détresse à ce gredin-là. J’ai menti en disant que Jules vendrait l’armoire ; du diable si je la remettrais entre ses mains douteuses. Et tout cela pour rien !

Cependant, il examina Lendormy ; les yeux de l’hypocrite huissier restaient figés sur la colonne d’un article, toujours au même endroit ; donc son esprit travaillait, tourmenté d’autre chose, à cent lieues du journal. Bernard, en même temps, recomposait les phrases de son refus évasif. Il pénétra son désir cupide ; le maquignon dépréciait « la guimbarde », parce qu’elle le tentait ! Aussi Bernard, certain de reprendre la conversation, décida-t-il d’attendre que Lendormy la rengageât.

Une conjoncture, dès le lendemain, lui fut secourable. Au moment où Lendormy se trouvait là, cette fois absorbé dans la lecture du Matin, un prêtre entra, jeune et maigrelet, dont les épaules pointaient sous une soutane usée ; un nez aigu, un front d’une hauteur excentrique, une pâleur parcheminée, intellectuelle en quelque sorte, et le cordon partant de son binocle pour s’ajuster derrière son oreille, lui faisaient un visage doctoral qui semblait convenir à un théologien bouquineur, sinon à un ascète. Il se nomma : l’abbé Poncelet, curé de Saint-Ulphace, petite paroisse reléguée aux confins du diocèse. Il savait que M. Dieuzède détenait un rarissime opuscule de saint Bonaventure, Stimulus divini amoris devotissimus, édition de Paris, 1526, en deux tomes ; et il demandait à y jeter un coup d’œil.

L’opuscule était dans l’armoire ; Bernard la rouvrit. L’abbé, quoiqu’il fût pauvre, ne résista pas à la démangeaison d’acquérir un ouvrage sublime par son contenu, un ouvrage dont nulle bibliothèque ecclésiastique, peut-être, ne possédait plus la précieuse édition. Bernard le lui céda pour quatre-vingt-dix francs, ne se réservant qu’un dérisoire bénéfice. Mais il lui plaisait d’entendre le prêtre érudit, enthousiaste devant l’armoire elle-même et sa noble structure, s’écrier ingénument :

— Ce meuble vaut une fortune.

Lorsque l’abbé Poncelet se fut retiré, Lendormy se leva, s’approcha d’un air mystérieux :