— Les céder à huit mille, lorsqu’ils en valent vingt-cinq ou trente ! Ah ! tu ne sauras jamais te défendre. Et puis, dépouiller notre salon, c’est afficher notre embarras. J’aime mieux vendre mes bagues. En temps de guerre, ne plus porter ses bijoux, c’est bien porté.

— Tes bagues ! s’exclama Bernard avec une véhémence insolite, tu brocanterais ta bague de fiançailles !

— Non, pas celle-là, se reprit-elle en l’embrassant, mais trois autres.

Elle-même, se croyant héroïque, elle se rendit chez un orfèvre dont elle n’était point connue. Cet homme devina « une petite dame pressée », et lui extorqua pour cinq mille francs les trois bagues. Elles avaient coûté à Bernard plus du double.

Cinq mille francs ne pouvaient mener fort loin le ménage Dieuzède. Hélène se contraignit mal à rédimer son train de maison. Maintenant que leur gêne s’ébruitait, les notes des fournisseurs accouraient comme des estafettes de misère. Mme Dieuzède s’en moquait : le moratorium les préservait des poursuites.

— Encore un mauvais communiqué, soupirait Bernard, décachetant une facture que soulignait le mot : Urgent. Et, précisément parce qu’on savait sa ruine, il s’évertuait à tout payer.

Jusqu’alors l’argent avait existé pour lui comme un serviteur docile, presque une chose inerte entre ses mains, qu’il employait sans en dépendre. A présent, la chose devenait un personnage oppressif, un maître féroce en ses exigences ; et il discernait le poids du proverbe : « Un sou, c’est un sou. » S’il n’avait attendu de l’invisible Père le pain familial promis à quiconque l’aura demandé, plus d’une fois il eût fléchi sous l’appréhension de l’avenir.

En décembre 1914, après l’échec de l’offensive générale, les Dieuzède, avec tout le monde, se rendirent compte que la guerre se prolongerait au delà d’un terme présumable. Deux mois plus tard, leur furent transmises de Singapour les plus décourageantes nouvelles : le chef de culture avait fustigé des coolies ; les travailleurs l’avaient accusé de sévices auprès des autorités britanniques ; ce tyranneau était en prison. L’exploitation s’en allait à vau-l’eau. Un voisin, un planteur anglais, proposait de la reprendre et de la faire valoir jusqu’au retour de Jules. Seulement, paierait-il ? Et si Jules venait à être tué, qui partirait là-bas exiger des comptes, soutenir des procès ? M. Dervart, dont les usines étaient devenues des fabriques d’obus, M. Fergus Fergusson, vingt fois millionnaire, pouvaient perdre leur mise de fonds et ne pas broncher. Un gros clou sautait dans l’armature de leurs capitaux ; ils l’auraient vite remis. Mais, pour les Dieuzède, ce fut la culbute noire, et, en apparence, l’écrasement.

Dès février 1915, hors d’état de nourrir ses domestiques, Bernard les renvoya tous, sauf Barbe, la cuisinière, parce que cette Bretonne à l’ancienne mode, attachée au logis depuis vingt-six ans, offrait de rester sans gages. Il dut vendre à un prix de famine les panneaux du salon et d’autres meubles qu’il aimait. Les chacals de tout poil et de toute gueule flairaient sa dépouille comme celle d’un mourant qui va, dans quelques heures, se changer en cadavre.

Soumis d’avance aux dernières humiliations, séparé, dévêtu de ce qu’il avait cru son bien, ne semblait-il pas tel qu’un moribond laissant loin déjà derrière lui les fantômes des idoles terrestres ? Et pourtant, une vie neuve, plus forte et pure, s’élaborait dans cette phase d’agonie.