Hélène, au contraire, bouleversée, atterrée d’abord de n’être plus « la riche Mme Dieuzède » s’adaptait péniblement à sa condition déchue. Elle s’exaspérait, avant tout, de penser que, par ses ambitieuses insistances, et en obéissant à Jules, elle avait rendu possible la catastrophe. Se voir pauvre, elle et ses enfants, la torturait presque autant que si elle allait être écorchée vive. Ses aises, ses habitudes délicates adhéraient tellement à sa substance ! Chaque minute, en poussant les jours sur le cadran, lui ôtait, avec la pointe des aiguilles, un lambeau de ses vanités meurtries. Le plus acerbe des supplices était de sentir qu’aux yeux du monde elle perdait la considération. Dans une ville où les grandes fortunes sont rares, M. Dieuzède, comme son père, détenait le renom d’un homme opulent. Le mariage d’Hélène avait irrité plus d’une jalousie. Maintenant, on disait : « Ces pauvres Dieuzède ! » On se moquait de leur « folie », on se divertissait de leur déconfiture, et on s’écartait d’eux, on les reniait. Hélène percevait chez ses amies des pitiés blessantes, une gêne, un recul méfiant ; toute allusion qu’elle faisait à ses revers paraissait préparer une demande d’emprunt. Bientôt, hors de la famille qui pouvait peu l’aider, elle ne vit plus personne ; elle devenait, au sens mondain, pareille à une lépreuse isolée dans un cabanon. Son humeur s’en aigrissait ; elle fulminait parfois contre la dureté des riches ; Bernard essayait, sans la convaincre, de la raisonner :
— Nous-mêmes, tant que nous tenions le haut du pavé, vivions-nous avec les pauvres et pour eux, comme nous l’aurions dû ?
Mais il ne s’agissait plus d’être simplement « pauvres ». Hélène, abaissant enfin son optique à la mesure des nécessités, après avoir converti en billets de banque ses autres bagues, un collier de perles, le plus beau linge de son trousseau, interrogea Bernard :
— Lorsque nous aurons tout vendu, si la guerre dure, que ferons-nous pour ne pas connaître la faim ?
Or, une rencontre accidentelle venait d’inspirer à Bernard ce qu’ils tenteraient. Il avait, dans sa bibliothèque, une histoire des évêques du Mans, achetée sans doute par son père à cause de la couverture : des culs-de-lampe, des guillochages, des arabesques y entrelaçaient une décoration fine et mignarde, comme celle où se complaisaient les relieurs du XVIIIe siècle ; la dorure de ces ornements, bien qu’un peu fanée, égayait, avec une frivolité charmante, le dos et les plats du cuir noirci. Bernard eut l’idée de vendre l’ouvrage à un libraire du Mans, à Bonfils dont il savait l’existence, ayant reçu de lui des prospectus de livres curieux. Bonfils répondit qu’il ne pouvait se charger de cette vente : fort malade, il cherchait un preneur pour son fonds. Un trait de lumière se fit dans la pensée anxieuse de Bernard : les livres étaient une de ses passions ; il s’y entendait ; tenir une librairie paraissait un commerce facile, paisible, point grossier. Il conclut : « Voilà notre affaire. » Il s’informa du prix qu’exigeait Bonfils : quarante mille francs ! C’était énorme pour les Dieuzède ; mais le libraire se montrait accommodant : vingt-cinq mille, à la signature de l’acte, lui suffisaient, le reste serait payable en cinq annuités. Quand Hélène lut les propositions de Bonfils, elle frémit à la perspective d’être boutiquière et objecta :
— Mais sauras-tu acheter bon marché et vendre cher ? Tu n’as pas le sens du négoce…
— Eh bien ! répliqua Bernard, tu m’aideras à l’acquérir. Ou plutôt nous serons ce prodige, des commerçants honnêtes, et tout le monde viendra chez nous.
Il fit estimer par un expert son argenterie, son mobilier, ses gravures, ses dessins d’Ingres hérités d’un grand-oncle maternel, une vitrine garnie de statuettes d’ivoire. Certain de réaliser sans peine la somme initiale, il se rendit au Mans, vit Bonfils, vieux finaud qui l’amadoua et le trompa sur l’importance de sa clientèle. Bernard trouva le magasin presque vide d’acheteurs, et le sordide aspect de la maison le consterna. Hélène ne l’avait pas accompagné ; elle se fût révoltée devant le délabrement des chambres et la laideur de la boutique. Cependant Bernard n’hésita pas à « faire affaire » avec Bonfils. Quand l’urgence d’une action lui pesait, il s’en délivrait en la terminant de suite, pour n’y plus penser. Au surplus, il se reprochait comme un orgueil inepte son aversion pour la méchante demeure où il allait apprendre à vivre.
Il revint, courageusement triste et, bientôt, le départ du mobilier consomma son adieu à son existence antérieure. Il se réserva seulement, outre l’essentiel, certaines choses qu’il sentait plus vénérables, entre autres une vaste armoire où sa mère serrait les draps de la maison. Le 4 octobre 1916, il ferma la porte du manoir, n’y laissant que des outils de jardinage, deux lits et trois bahuts. Son manoir était-il encore sien ? Maison et terres, tout restait captif de l’hypothèque. Dans combien d’années le libérerait-il ? Serait-ce même une joie d’y revenir et de n’y retrouver que des murs en deuil, des toiles d’araignée, une moisissure qui sentirait la mort ? En quittant Portzic, il eut peine à ne pas pleurer. Son cœur était grevé d’un surcroît de chagrin : Barbe, l’exemplaire servante, tombée malade et désespérée de ce qu’elle prévoyait pour ses maîtres, avait dû renoncer à les suivre ; elle s’en irait mourir dans une salle d’hôpital !
Et c’est ainsi que les Dieuzède, devenus les successeurs du libraire Bonfils, arrivèrent, ce jour d’automne, avec les débris de leur fortune, au Mans.