Quand Bernard, dans sa longue blouse grise, toute neuve, — il l’avait achetée en vue de ses besognes d’installation, — descendit auprès des emménageurs, son aspect singulier, la fluctuation de sa chevelure autour de sa tête olympienne, les grosses lunettes dont il avait coiffé ses yeux, sa démarche noble, qui transformait sa blouse en une sorte de lévite sacerdotale, ahurirent les trois hommes, puis excitèrent chez eux une sourde ironie.

— La journée s’avance, dit-il d’un ton bénin, pressons-nous ; je vais vous aider.

— Oh ! répliqua, du fond de la voiture, l’herculéen chef d’équipe, penché sur des colis vagues qu’il remuait sans hâte, nous n’avons plus que des bricoles à rentrer…

Il releva la tête en laissant tomber ces mots d’une bouche maussade, bridé, malgré tout, par l’attente du pourboire prochain. Mais son regard déclarait nettement au bourgeois : « Laissez-nous tranquilles. »

Bernard n’insista point et, emportant à pleins bras un lourd paquet de livres, il retourna dans sa boutique. De là, comme il avait l’ouïe aussi délicate que ses yeux étaient obtus, il entendit les trois hommes échanger, entre haut et bas, ce propos :

— Sont-ils pas des réfugiés ?

— Penses-tu ! de Bretagne qu’ils s’amènent !

— Dame oui ! des réfugiés de la lune.

Un gros rire étouffé ponctua le lazzi trop juste à son insu. Bernard en fut atteint, comme si la phrase lancée par la voix crapuleuse du petit portefaix hirsute, de celui qui avait culbuté la vaisselle, énonçait l’accueil dérisoire de la ville où il débarquait. Autrefois, il n’était guère susceptible ; mais le pauvre, quand il a déjà souffert beaucoup, ressemble à ces ânes boiteux des troupeaux kabyles que les bergers, pour les pousser au pas des autres, piquent sous la croupe, dans le même trou toujours saignant. Le moindre coup d’aiguillon sur la plaie à vif poignait tout son être endolori. Aussitôt, il eut une reprise de dédain pour ces brocards lâchés en sourdine derrière son dos. Que pouvait lui faire l’hilarité de quelques goujats ? Puis il se blâma de récupérer son calme dans un mépris, si peu humble, de leur sottise. Se mépriser soi-même, ne serait-ce point, au contraire, l’unique paix inaltérable ?…

Les derniers meubles étaient empilés à l’intérieur des chambres ; Bernard avait payé les hommes largement et trinqué avec eux. Lorsque, les chevaux remis à la voiture vide, elle s’ébranla et disparut au tournant du carrefour, il fut soulagé comme à l’issue d’une corvée funèbre. Maintenant, la nuit tombait. Adèle, dans la lugubre cuisine, sous la clarté d’un bec de gaz sans capuchon, aidait Mme Couaneau à préparer un souper « d’infortune ». Paulette, en haut, taquinait Charles, et il jetait des cris. Hélène, que faisait-elle ? Bernard monta, la trouva dans une pièce étroite qui donnait sur la cour de la maison. Assise au milieu des caisses, devant la fenêtre ouverte, ses genoux entre ses mains, Hélène laissait flotter ses yeux vers un coin de l’espace, à l’occident, où une fissure livide dans d’opaques nuages prolongeait l’agonie du crépuscule. Elle semblait à bout de forces ; son corps s’affaissait en avant ; une mèche de ses cheveux pendait avec un brin de paille contre sa joue fiévreuse ; un cercle rouge autour de ses prunelles signifiait qu’elle avait pleuré. Bernard, attendri d’une compassion, s’interdit pourtant de la plaindre ; il n’eût qu’aggravé son accablement :